Hier, «travailleurs», aujourd’hui, «défavorisés»…


Les tics de langage en disent long sur les précautions prises par «l’establishment politico-financier et médiatique» pour prévenir sa chute.

PAR MICHEL ZIMMERMANN

Il y a peu, on parlait encore de classes sociales: on distinguait les salariés, ouvriers, employés et travailleurs des patrons, banquiers et capitalistes. C’était au temps où l’on parlait encore en termes de société, d’intérêts de classes, de rapports de force, de conquêtes et de défaites sociales. Une approche et un vocabulaire que d’aucuns, ceux dont l’accumulation exponentielle de richesses expose inévitablement à la vindicte de ceux qui, par millions, sombrent dans la misère, prirent à cœur de «pudiquement» corriger.

Exit le terme «d’exploités» pour désigner les salariés, ex ou futurs licenciés, chômeurs et candidats à l’assistance publique, on parle désormais de «défavorisés». La société? Quelle société? Avec l’avènement du concept politiquement établi de «communauté», notamment en Europe, et dans le sillage des institutions de la CEE, les classes en tant que composantes sociales ont été lissées au profit de la grande «communauté» indifférenciée, citoyenne, ouverte et multiculturelle. Vive la «modernité»! Surannées, les conquêtes sociales font figure d’oripeaux. Elles sentent la naphtaline et la lutte des classes. Pire, elles plombent les perspectives d’un nouvel «avenir radieux». La bienséance impose désormais que l’on ne parle plus que «d’intérêt général». Sur ce point, saluons les efforts consentis par les «spécialistes» de la langue, journalistes, éditorialistes, champions de la communication (du mensonge et de la désinformation) qui n’ont pas démérité pour faire de l’instauration de ce «vocabulaire nouveau» leur combat de tous les jours. Affables et «politiquement corrects», ils se sont pliés de bonne grâce aux «nouveaux standards idiomatiques» indispensables à assurer le «bon fonctionnement des affaires» et la «trêve» que leurs donneurs d’ordres, les «favorisés», entendent imposer à leurs désormais sujets, les «défavorisés».

Autre mutation langagière passée par les pertes et profits d’une étymologie sémantique rébarbative, le mot «réforme». Autrefois, le mot «réforme», intimement lié à l’avènement d’une force politique issue du «mouvement ouvrier»* (un gros mot) servait à désigner les avancées civilisatrices conquises de haute lutte (par les «défavorisés» d’hier) pour contrer les effets socialement dévastateurs de l’exploitation capitaliste. On désignait alors les dirigeants, politiciens et militants rompus au combat pour arracher droits démocratiques et protections sociales, notamment dans le cadre de régimes parlementaires, de «réformistes». Aujourd’hui, le mot «réforme» revêt un sens nouveau, voire opposé à ce qu’il servait initialement, et encore récemment, à désigner. Voyez plutôt: il en aura fallu des mobilisations, des batailles parlementaires, des grèves et luttes sociales pour que les travailleurs usés, vieux et fatigués, obtiennent enfin des moyens de subsistance propres à assurer leur quotidien après une longue vie de travail (ne dites surtout pas «d’exploitation»!) en obtenant d’être affiliés à des «caisses de compensation» ou de «retraites». Ce droit nouveau (ou conquête sociale) était alors, à l’instar d’autres protections ouvrières (encore un gros mot!) ou conquête démocratique (suffrage universel, école publique, etc.) inscrit au catalogue des nombreuses «réformes» progressistes et salué comme une victoire historique par tous ses nombreux bénéficiaires.

Aujourd’hui, lorsque l’on parle de «réformes», lorsque les gouvernements, l’Union européenne, Mme Lagarde du FMI et leurs serviteurs, y compris dans les rangs de la désormais tristement délabrée social-démocratie, parlent de «réformes», ils parlent de tout autre chose. Les retraites «d’hier», un boulet aux pieds de «l’intérêt général», il faut les «réformer» (entendez: les vider de leur contenu), les lois et Codes du travail, vieillots et trop rigides, il faut les «réformer» (entendez: les exploser), les services publics, ils échappent à l’appétit des investisseurs, il faut les «réformer» (entendez: les privatiser).

En français, alors que la correction académique voudrait que l’on parlât de tous ces sujets en osant la précision et le syllogisme de «contre-réformes sociales», les tenants de la «gouvernance mondiale» et de «l’intérêt général» (et leurs serviteurs de droite comme de gauche) préfèrent l’illettrisme. C’est ainsi qu’unanimes et apparemment confiants, tout sourire sur la photo, les José Manuel Barroso, Merkel, Hollande, Rajoy, Coelho, Renzi, Samaràs, sans oublier nos chers conseillers fédéraux, chantent en chœur et sur tous les tons: «Nous allons poursuivre les réformes!»… Y’a du souci à s’faire, les voilà qu’i’ disent tar pour bar…

* La social-démocratie

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