«La prospérité toxique de la Suisse»


Il y a des enquêtes qui vous frappent en plein visage comme un coup de poing. Comme celle de Dan Fagin parue dans le “New York Times”.

PAR MARC SCHINDLER

L’auteur n’est pas n’importe qui: professeur de journalisme à l’université de New York, lauréat du prix Pulitzer pour son livre «Toms River: Story of Science and Salvation», il est l’un des plus célèbres journalistes américains spécialisés dans l’environnement et les problèmes de santé. Dans son livre de fiction, Fagin explore la longue recherche des parents et des autorités pour identifier les origines des cancers d’enfants qui ont frappé les résidents de la ville de Toms River, dans le New Jersey, dans les années 90. Il met en cause l’usine chimique de Ciba-Geigy, qui déversait ses déchets toxiques dans la rivière. Après des années de procédures, les familles des 69 enfants victimes du cancer dû à la pollution chimique ont obtenu des millions de dollars d’indemnités. Ciba a déplacé sa production en Amérique du Sud et en Chine. Le constat de Fagin est sans appel: «La rivière Toms est aujourd’hui un endroit plus propre et plus sûr, mais les citoyens qui ont fait tant de sacrifices pour nettoyer craignent que le cycle se répète dans des villes à l’autre bout du monde».

Quand Dan Fagin arrive à Bâle, le berceau de l’industrie chimique il y a 150 ans, son regard n’est pas celui d’un simple touriste américain. Il remarque, près d’une pile d’un vieux pont de pierre, un enrochement, à l’endroit où le canal de Riehenteich se jetait dans le Rhin. Ca ne vous dit rien? A moi non plus. Mais notre expert connaît son histoire de la chimie bâloise. Il sait que depuis 1859, les usines de Ciba et Geigy – les ancêtres de Novartis et Syngenta – déversaient dans ce canal des milliers de barils de déchets toxiques qui finissaient dans le Rhin. Les mêmes pratiques qu’à Tom River. Le canal a été fermé, mais Fagin a en main une vieille carte et il recherche des indices. Il sait qu’à 300 mètres du Rhin se trouvait la plus ancienne fabrique de Ciba, ouverte en 1859, et que l’usine Müller-Pack, une autre fabrique d’aniline, se trouvait quelques rues plus loin. Un scandale de pollution de l’eau, en 1864, n’a pas empêché Geigy de poursuivre la production. Aujourd’hui, ce site abrite le siège de la multinationale Syngenta, dont les 1200 employés ignorent sûrement ce qui se trouve sous leurs pieds.

Le journaliste américain rappelle aussi qu’à Bâle, les usines chimiques ont fermé après des décennies de plaintes pour pollution de l’air et de l’eau. Personne n’a oublié la catastrophe à l’usine de Sandoz à Schweizerhalle, en 1986, qui a gravement pollué le Rhin dans lequel les poissons crevés flottaient, le ventre en l’air. Fagin rappelle que «la prospérité post-industrielle de Bâle est fondée sur des produits fabriqués très loin dans des pays plus pauvres». Il enfonce le clou: dans le bâtiment où Geigy a ouvert son premier magasin, en 1758, une boutique chic offre des salades et des cocktails Campari, ainsi que des piles de jeans fabriqués au Maroc, en Turquie et en Chine. «Les vendeurs font des affaires en or. Il y a beaucoup de gens dans la ville qui ont les moyens d’éviter de manger de la nourriture traitée avec des pesticides développés par des chimistes suisses et fabriquée à des milliers de km. en Asie».

Implacable, la conclusion du journaliste américain: «C’est un arrangement très pratique et une des raisons pour lesquelles la vie à Bâle s’écoule aussi calmement que le Rhin, son cours à peine troublé par les faibles répercussions d’une histoire enterrée depuis longtemps». Je suis sûr que vous ne regarderez plus du même regard les fiers bâtiments de Novartis et de Sygenta, au bord du Rhin, à Bâle. Et que vous relirez plusieurs fois le Code déontologique de la société: «Chez Novartis, nous avons l’ambition d’être la société la plus respectée et la plus performante au monde dans le secteur de la santé. Nous sommes également convaincus qu’une conduite éthique repose sur la promotion d’une culture d’intégrité basée sur des règles solides et le soutien de la direction.» Que cela est bien écrit. Pour parodier Pascal: Vérité en deçà de Bâle, erreur au delà.

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One Response to “«La prospérité toxique de la Suisse»”

  1. Arnaud Némoz 30 avril 2014 at 10:45 #

    Mes vœux vont aux victimes. Les pièges que Novartis et Syngenta tendent aux citoyens sont terribles. Cela dit si le poison vient d’eux et qu’ils mentent, je crois malgré tout aux efforts qu’ils fournissent.

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