Le “Monde”, bateau ivre


Le “Monde” tangue une nouvelle fois dans la tempête. Sa directrice, Natalie Nougayrède, quitte la barque quatorze mois après avoir été élue à la tête du journal avec 80% des voix.

PAR MARC SCHINDLER

Après la mort brutale du directeur, le trio d’actionnaires multimilliardaires et les rédactions avaient pourtant trouvé la candidate idéale: femme, jeune, respectée, indépendante. Mais, en quelques mois, le capital de sympathie de la nouvelle patronne a fondu. La crise interne couvait depuis des mois, mais – comme d’habitude – il fallait lire les autres publications pour comprendre ce qui se passait au Monde. C’est le site d’information Mediapart qui a révélé le malaise. Un cabinet d’évaluation des risques professionnels avait été mandaté par la direction pour mesurer les difficultés d’application d’un plan de mobilité interne: 50 postes supprimés à la rédaction papier pour être redéployés sur la rédaction Internet. Ses conclusions: le projet éditorial n’est pas clair; le fonctionnement de la direction «génère une perte de confiance globale, une démobilisation et un délitement collectif». Bref, la rédaction est vent debout contre sa directrice, jugée «rugueuse», peu à l’écoute, décidant seule. La crise s’aggrave avec la démission de 7 rédacteurs en chef sur 11, puis le départ des deux adjoints de la directrice.

Natalie Nougayrède se trouve alors dans une situation impossible, coincée entre une rédaction qui la rejette et des actionnaires qui la pressent d’accélérer la mutation vers le numérique et de faire des économies. Selon le magazine “Challenges”, «la perte d’exploitation a atteint 2,5 millions d’euros, pour un chiffre d’affaires en baisse, passant de 361 millions en 2012 à 345 millions en 2013. Le quotidien a vu sa diffusion baisser de 2,5 % environ.» Mais un malheur n’arrive jamais seul: Le “Monde”, autrefois journal de référence, est mitraillé de toutes part par ceux qui l’accusent d’être le chantre du néo-libéralisme – un gros mot en France – de privilégier l’information économique et d’avoir lancé un magazine hebdomadaire glamour avec des photos de mode et des portraits de people. La violence des critiques montre bien les rapports passionnels que ses lecteurs entretiennent avec le journal: qui aime bien châtie bien.

Le drame vécu par le “Monde”, c’est qu’une journaliste de talent, encensée par ses pairs, ne fait pas forcément une bonne directrice. La grande enquêteuse de terrain, la brillante correspondante à Moscou s’est retrouvée à la tête d’une rédaction fière de son indépendance et consciente de sa valeur. Les qualités d’audace et d’indépendance ne suffisent pas quand il faut imposer son autorité à ses collègues, quand il faut dialoguer et convaincre. D’où la tentation d’agir seule, sans écouter les critiques et d’écarter les mécontents. Partout, les journalistes sont confrontés au même dilemme: comment faire son métier d’informer quand les lecteurs désertent, quand les annonceurs réduisent la voilure et quand les propriétaires réclament des économies? Je sais de quoi je parle: durant ma longue carrière de journaliste suisse dans la presse et à la télévision, j’ai vu mourir trois quotidiens lâchés par leur lecteurs et par leurs actionnaires. Les journaux meurent aussi.

Le “Monde”, comme tous les journaux, est aussi confronté à une révolution technologique et culturelle qui bouleverse la recherche de l’information et la manière de la transmettre: le numérique. Le magazine les “Inrocks” relaie une enquête de l’American Society of Newspaper Editors, qui révèle qu’aux Etats-Unis, 16000 journalistes de presse écrite, ont perdu leur emploi entre 2006 et 2012, soit 30% des rédactions. Pour la même période, 5000 nouveaux emplois ont été créés dans la presse numérique. «Ces petites structures n’ont pas vocation à couvrir toute l’information. Pour beaucoup, elles se concentrent à combler les lacunes de la presse locale et parfois celles du journalisme d’investigation.» Ces publications sur Internet, ces pure players, pour reprendre le jargon à la mode, se spécialisent dans certaines informations ou essaiment à l’étranger. En France, Mediapart a conquis ce créneau, mais ce sont les grands quotidiens comme le “Monde”, le “Figaro” ou “Libération” qui ont migré vers le numérique en ouvrant un site Internet. Mais, affirme le site Acrimed: «Economiquement, leur modèle n’est pas viable.»

Le problème du “Monde”, qui tire 60% de ses revenus de la presse écrite, c’est la réticence des journalistes à maîtriser les outils informatiques. Selon Acrimed, “pas mal de médias français ont un retard qualitatif, après avoir longtemps considéré qu’Internet était secondaire par rapport au papier. Ils ont laisse de côté ce support. Encore aujourd’hui, les rédactions ont des équipes séparées au sein de leur rédaction, c’est symptomatique.” Aujourd’hui, les jeunes journalistes utilisent l’ordinateur portable, la caméra vidéo, le smartphone, le téléphone satellite pour rechercher l’information, la traiter et la transmettre. Ils ont une compétence plurimedia. «Le journalisme traditionnel n’est plus adapté à ce que le public recherche sur Internet», affirment les “Inrocks”. Le “Monde” est en train d’en faire la dure expérience.

Ancien journaliste de la TV romande, l’auteur vit dans le Gard.

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