Démographie, penser globalement


L’avenir d’une société est fortement dépendant de l’évolution tant quantitative que qualitative de sa population.

PAR JEAN-CLAUDE CREVOISIER

C’est une lapalissade et pourtant si les politiques en étaient pleinement conscients, il y a longtemps qu’une politique démographique aurait été décidée. Une politique multiforme et donc complexe qui devrait de plus être fortement volontariste. Car il ne s’agit pas seulement d’identifier et d’accompagner les différentes composantes du phénomène.

Prenons le développement naturel de la population, qui est déterminé par le rapport entre le taux de natalité et le taux de mortalité. Un rapport fortement dépendant de l’indice de fécondité, soit le nombre moyen d’enfant par femme. Pour assurer un simple renouvellement d’une population, cet indice devrait être de 2,1. Être durablement en dessous de ce seuil (ce qui est le cas chez nous et dans tous les pays développés), entraîne un vieillissement progressif et à terme non seulement une décroissance mais aussi un déséquilibre entre les générations. Nous disons «à terme» parce que, pour un temps, l’augmentation de l’espérance de vie peut cacher la menace de décroissance.

La mesure du déséquilibre entre les générations est plus facilement perceptible. Il y a moins d’enfants «à charge» certes, mais parallèlement plus de retraités. Pour tenter de compenser les conséquences négative de cette évolution, on pourrait par exemple envisager une politique nataliste associée à une politique plus largement familiale (qui ne devrait évidemment pas pénaliser les choix et l’épanouissement professionnels des femmes). À défaut, la question de l’âge de la retraite s’impose. Encore une question hautement politique. C’est en effet la population active qui supporte économiquement les autres générations: moins d’enfants mais plus de personnes âgées et un nombre que l’on dit quasiment incompressible de chômeurs. La situation est supportable tant que l’augmentation de la productivité moyenne par travailleur compense l’accroissement de la charge des personnes dites dépendantes. Mais ce ratio à ses limites.

Pour corriger ce qui peut et doit l’être dans ce domaine, nous pouvons compter sur une autre composante démographique: les mouvements migratoires. Mais là aussi, le laisser-faire n’est pas sans conséquence. Car les migrations ne sont pas des flux à sens unique. Il y a non seulement des arrivées, mais il peut aussi y avoir des départs. La Suisse pauvre du XIXe siècle a connu ses émigrants vers le Nouveau Monde.

Prenons aujourd’hui les régions périphériques de Suisse (parmi lesquelles l’Arc jurassien). Celles-ci assurent la formation de leurs jeunes, dont le cerveau et les bras sont ensuite fortement aspirés par les centres urbains. Ce qui aggrave d’autant leur déficit démographique naturel et partant leur déséquilibre économique. Des mesures ciblées seraient nécessaires. Les autorités politiques de ces territoires défavorisés ne devraient pas compter seulement sur la péréquation financière mise en place par la Confédération pour compenser les effets négatifs de l’indiscutable liberté d’établissement. Mais l’imagination est ici rarement au pouvoir. Une exception qui commence à dater, le projet gouvernemental «Jura pays ouvert», refusé en mai 2004 par les électeurs jurassiens. Un projet qui fixait un objectif démographique (une croissance de 70’000 à 80’000 habitants) auquel étaient subordonné un bouquet de politiques sectorielles coordonnées. Les saboteurs de ce projet n’ont depuis rien proposé de semblable!

Il reste évidemment le recours à l’accueil de populations étrangères. En particulier celles dont le taux de fécondité vient au secours de notre natalité défaillante et celles dont l’économie fait un large usage, certes moins pour des raisons démographiques que pour booster sa croissance (pressions sur les salaires, besoin de main-d’œuvre adaptée d’une part pour des tâches «mineures» et d’autre part pour des emplois très qualifiés). Or ces derniers temps, seule cette immigration intéresse les politiques et mobilise leur énergie législative.

Il est évident qu’une véritable politique démographique doit prendre en charge de nombreux domaines de la vie en société. Des domaines qui sont étroitement interdépendants et qui doivent donc être traités de façon globale. Des domaines qui voient s’affronter des intérêts fortement divergents et qui de plus relèvent de différents services non seulement fédéraux, mais aussi cantonaux et parfois communaux. Ce qui ne simplifie ni la visibilité des problèmes, ni la mise en place des solutions. Ce qui en définitive confine quasiment à chercher la quadrature du cercle.

Article paru dans Courant d’Idées.

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2 Responses to “Démographie, penser globalement”

  1. Bernard Walter 1 août 2014 at 10:35 #

    « Penser globalement ». Vous avez raison, M. Crevoisier, c’est la seule démarche qui peut conduire à des solutions viables. Mais tant qu’on ne change pas radicalement le système sur lequel repose la société humaine actuelle, fondé sur l’argent comme outil de profit et de pouvoir, nous ne sommes plus que dans des fuites en avant. Les réflexions et propositions les plus intelligentes cherchant des issues raisonnables au système qui gouverne actuellement le monde ne peuvent plus mener qu’à cette conclusion : nous sommes condamnés à chercher la quadrature du cercle.

  2. Arnaud Némoz 1 août 2014 at 12:44 #

    Dès le moment où l’on conçoit qu’une trop grande démographie (évolution de la population) mène à des problèmes, il se crée des institutions diverses (comme “Exit”) dangereuses vis-à-vis de la signification de la religion et de ce qu’est le suicide, le vantant même parfois.

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