Expérience jurassienne, projet de société


«Quand tu veux construire un bateau, ne commence pas par rassembler du bois, couper des planches et distribuer du travail, mais réveille au sein des hommes le désir de la mer grande et large.» Cette citation de Saint-Exupéry devrait inspirer l’action notamment de tous les responsables politiques.

PAR JEAN-CLAUDE CREVOISIER

Il faut en effet proposer aux membres d’une communauté une perspective qui transcende les clivages sociaux. Ils accepteront ensuite d’autant plus volontiers les solutions apportées au coup par coup aux questions d’intendance et les sacrifices éventuels qui rendent accessible le but à atteindre.

Un groupe qui s’est donné pour nom symbolique «Sirius», formé par trois anciens chefs de service jurassiens, suggère avec raison une telle piste pour faire décoller (et pas seulement subsister) le canton du Jura. Ont-ils déjà voulu partager cette conviction lorsqu’ils étaient aux commandes? En ont-ils été institutionnellement empêchés? Là n’est pour l’instant pas la question.

Proposer un projet global de développement devrait ainsi constituer un préalable à toute action collective. Un tel projet implique forcément la participation active d’un ensemble de partenaires tant publics que privés. Car il est totalement illusoire de croire que l’État (par exemple) serait à lui seul capable de porter l’entreprise.

L’échec patent de l’Union soviétique dans sa tentative de construire un monde nouveau est là pour rappeler, à ceux qui auraient tendance à l’oublier, la nécessité d’associer l’ensemble des forces vives d’une communauté à un effort commun. Tant au niveau de la conception qu’à celui de la décision puis de la gestion. Plus près de nous, géographiquement et temporellement, l’État français fait actuellement l’amer constat de sa difficulté sinon de son impuissance à relancer (seul) la machine. Limites de la centralisation étatique.

Dans un pays comme la Suisse, un projet régional de développement dépend, au départ déjà, d’une pyramide institutionnelle incluant, suivant les cas, la Confédération, les cantons et les communes, sans oublier les établissements publics autonomes et les multiples syndicats intercommunaux qui assument, par délégation de compétences, la gestion de tâches pouvant concourir à la réussite de l’opération.

La coordination des interventions des acteurs publics n’est pas simple. Elle se complique aussi lorsqu’elle inclut plusieurs départements d’une même administration et des collectivité locales. L’inter-départementalisation fait encore trop rarement partie de la culture d’action. Il y a bien sûr des cadres légaux qui fixent les responsabilités des différents intervenants, ce qui ne donne toutefois aucune garantie de les voir tous tirer en même temps à la même corde. Un projet postulant l’intervention coordonnée de plusieurs services cantonaux et communaux doit obligatoirement faire sauter les clivages administratifs et inciter chaque intervenant à tenir compte des effets collatéraux sur les autres partenaires de leurs choix et de leurs activités. Choix institutionnel osé, mais aussi difficulté majeure.

Ajoutez à ce foisonnement de partenaires publics les acteurs privés dont l’adhésion au projet collectif est une condition de la réussite. Entreprises, associations diverses et même lobbies sont, que cela plaise ou non, concernés par des projets globaux. Quelle place, quels droits et quelles responsabilités leur accorde-t-on dans la démarche? Se taire, payer, s’engager et obéir?
C’est là que, dépassant d’ailleurs les clivages traditionnels, deux écoles s’affrontent. D’un côté ceux (dont je fais partie) qui croient possible et même souhaitable un partenariat public-privé et de l’autre les tenants du «tout à l’État», auxquels, à l’occasion, peuvent paradoxalement se joindre les partisans du «moins d’État» sinon du «rien à l’État». C’est d’ailleurs une telle alliance qui a conduit au rejet du projet «Jura pays ouvert» (dont on a déjà parlé dans ces colonnes).

Cette expérience jurassienne, assez emblématique mais vraisemblablement pas unique, montre bien les enjeux, les conflits d’intérêts, les ambitions partisanes ou même personnelles ainsi que parfois la conjonction circonstancielle de forces antagonistes avec lesquels il est chaque fois nécessaire de composer. Elle témoigne aussi du poids des différents conservatismes idéologiques, de gauche comme de droite, qu’il faut pouvoir contourner pour mettre en œuvre un «grand projet de société».

Article paru dans “Courant d’Idées” .

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