Ce jour-là, le 2 septembre 1867 – “Le Congrès de Lausanne a été calme (…) les ouvriers étrangers ont discuté entre eux”


En quelques lignes, la “Gazette de Lausanne” nous parle d’un événement de portée mondiale avec des hoquets de chaisière. Manifestement, ses rédacteurs n’ont rien compris – sur de tels sujets c’est récurrent dans la presse de droite – à ce congrès de la Première Internationale qui va départager les courants inspirés par Proudhon de ceux qui sont portés par Marx. En clair, Proudhon, inventeur de la formule «la propriété c’est le vol», défend un changement des rapports entre la classe ouvrière et les possédants avec des outils comme le mutuellisme, la banque du peuple et une hypothétique démocratie ouvrière. A l’opposé, Marx pose le principe de l’émancipation des travailleurs par l’abolition définitive du salariat, fût-ce par la force.

PAR ROBERT CURTAT

Marx, Proudhon: ces deux vigies d’une société en changement rapide se sont connus avant d’être ennemis. Marx avait imaginé de faire de Proudhon son correspondant en France, mais Proudhon posa ses conditions: «si la réforme sociale passe par l’appel à la force et à l’arbitraire: je dis non!”

Le Congrès de Lausanne de la Première Internationale s’ouvre au Casino – un immeuble situé en contrebas de Saint-François – deux ans après la mort de Proudhon dont le souvenir est encore vivace (1). Si fort qu’on a l’impression que c’est lui qui a rédigé les cinq propositions de la section de Lausanne, organisatrice de la manifestation: réduction du temps de travail à dix heures par jour, pas de travail de nuit, assurances mutuelles universelles, caisse vieillesse et enfin cette question:

– la coopération étant le seul remède à tous nos maux, est-il admissible de la rendre internationale et universelle?

A l’opposé Marx, qui n’a assisté à aucun congrès de la Première Internationale, vitupère contre les délégués français et leurs homologues de Suisse française qui ont tenté, l’année précédente au congrès de Genève, de l’exclure du mouvement, dont il avait pourtant rédigé les statuts, sous prétexte qu’il n’était pas un travailleur!

Vendu comme une bête de somme

La force des courants portés par une poignée de théoriciens – Proudhon, typographe et correcteur, peut seul parler du peuple en connaissance de cause – va prendre d’autant plus de vigueur avec l’arrivée de Bakounine, qui va développer, dès 1868 à partir de Saint-Imier, la Fédération jurassienne, porteuse d’une autre forme de combat social.

Au-delà des débats, il y a les faits. Selon la pratique courante, la section invitante établit avec soin une enquête sur la condition ouvrière dans sa ville. Ce travail minutieux sera publié dans la Voix de l’Avenir du Dr Coullery peu avant la manifestation. Il révèle un monde tragique imposé à la classe ouvrière toujours plus nombreuse dans les villes: taudis des rues du cœur de la cité (un notable de l’époque (2) évoquera une soupière de miasmes); salaires de misère; chômage saisonnier; déficit constant du budget du ménage même lorsque la femme travaille; misère totale en cas de maladie, d’invalidité.

Une chronique récente (3) reproduit telle quelle la conclusion de l’enquête:

– Lorsque l’ouvrier sera vieux, infirme et invalide, il aura recours à la commune, à la charité particulière, il ira mendier son pain qu’il voudrait gagner à la sueur de son front; il sera misé par sa commune comme une bête de somme au dernier enchérisseur dans un pays qui se nomme la terre du progrès et de la liberté.

Ces propos devaient frapper vivement l’assemblée qui vota l’appel à la coopération internationale et universelle, proposition inspirée directement de Proudhon évidemment contre l’avis de Marx.

Des champions modestes

Cette aventure du Congrès de Lausanne aura été conduite par une équipe de gens ordinaires: l’imprimeur Adolphe Graf, le cafetier Kircher, le typographe Avoilat, l’entrepreneur Marguet, le ferblantier Regamey et les menuisiers Golaz, Tarin et Cochet (4). Champions modestes, ils avaient su construire le cadre formel du congrès et y apporter leur contribution originale. Outre l’enquête évoquée il y aurait eu aussi un projet de cité ouvrière idéale comprenant trois-cents chambres, des salles de réunion, des ateliers, des jardins pour les enfants… Il semble bien qu’un tel projet ait rejoint les cartons de la Première Internationale à Londres.

Par leur diligence active, leur soin du détail et de l’organisation, l’équipe de la section de Lausanne sut accueillir et réunir une soixantaine de délégués venus de France, de Suisse, d’Allemagne et d’Angleterre, chacun étant venu pour débattre de l’avenir des travailleurs qu’il représentait.

A son actif, figure le mérite d’avoir su conduire sans à-coups un congrès décisif aux yeux de l’histoire.

Même si les «bonnes gens» jugeaient avec la dernière sévérité ces ouvriers étrangers – il y avait quand même quelques Suisses! – qui auraient «déclaré leur athéisme (… et) assez fait pour soulever contre eux une désapprobation, et peut-être dirions-nous mieux, une répulsion générale».

Sans commentaires.

(1).- En application de ses principes, la section de Lausanne a ouvert, deux ans plus tôt, la caisse d’Epargne
et de crédit pour les ouvriers qui durera jusqu’à la tempête déclenchée par une banque de la place en 1993
(2) – A Schnetzler qui sera syndic de Lausanne
(3)- “Le temps des cerises – histoire du combat des travailleurs vaudois” – Editions du passage.
(4) – Le seul intellectuel, l’étudiant en droit Cornaz qui avait représenté la section au congrès de Genève en 1866 a été radié en laissant un trou de 500 francs dans la caisse !

 

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