CFF, gâteries tarifaires


C’est l’histoire de clampins qui s’aventurent dans les transports publics.

PAR PIERRE NICOLAS

Comme vous et moi, et il paraît que le problème est général en Suisse, que même les autorités tarifaires, obscurs états-majors responsables de la gabegie ambiante, s’en inquiéteraient, ce qui ne veut pas dire qu’ils soient à même de résoudre le problème.

Automates à billets incompréhensibles, composteurs régulièrement en panne et bureaucratie guichetière en pleine sclérose, les exemples fourmillent. En voici quelques uns au sujet desquels on ne comptera pas les heures passées sur internet pour avoir une idée de l’horaire et du prix, les heures d’attente au guichet pour un remboursement qui risque bien d’être refusé, la marge de temps à prévoir dans les cas inévitables de recours à l’automate.

Commençons par les escroqueries langagières. Pire que le français fédéral, des entourloupes terminologiques. Ainsi les CFF annoncent fièrement que l’on peut se procurer des cartes permettant à des enfants de 6 à 16 ans de voyager ‘gratuitement’c’est eux qui le disent s’ils sont accompagnés de leurs parents ou grands parents. Dans le temps, il suffisait aux parents de remplir une formule de légitimation. Aujourd’hui, tu paies 30 francs par enfant chaque année! Trente balles pour les parents, trente pour les grands parents, comme si ça ne peut pas être transmissible. Vous l’avez compris, la SBB a inventé les voyages gratuits payants.

Ensuite il y a l’abonnement demi-tarif censé, comme sont nom l’indique, vous permettre de voyager à moitié prix. Il fallait naguère dans ce but payer 100 francs par an, on en est déjà à 175 francs, et ce n’est pas tout. Trouvant que pour les petits trajets la cacahuète était vraiment trop bon marché, des décideurs tarifaires (eux, leur arrive-t-il de payer leurs déplacements?) ont introduit le demi-tarif minimum qui n’en est plus un.

Exemple chez Mobilis, la communauté tarifaire vaudoise. Le demi-tarif du billet de zone à trois francs, c’est 2,20 francs! Et l’an prochain, ce sera 2,40 francs… Au soussigné qui avait eu l’outrecuidance de s’en étonner un jour où, après une palpable attente, il était parvenu à un guichet, il fut répondu que l’entreprise n’y était pour rien, que «c’est décidé au niveau suisse». Ah bon? Comment expliquer en ce cas qu’à quelques kilomètres de là, à Martigny, le demi-tarif du trajet de bus à trois francs soit 1,50 franc? Où l’on voit que les Valaisans ont de tendres moitiés, tandis que les Vaudois devraient repasser leurs tests PISA.

Mais venons-en aux automates, sujet à aborder en douceur, pour éviter de s’énerver. Ils ne sont d’ailleurs pas rares ceux qui, lassés de trop de mauvaises surprises, ont préféré passer aux abonnements libre parcours bien qu’à perte.

Restent les autres personnes. Qui vont acheter à l’avance des billets oblitérables, malgré le très gros inconvénient de devoir préciser dès l’achat la ou les zones nécessaires, ce qui ne permet de faire des réserves que pour les parcours les plus fréquentés et renvoie le quidam, dans les autres cas, devant son maudit automate.

Quant au billet préacheté, il faut le composter. Et si l’on n’a pas le temps parce que le bus est là qui va partir? «Tout de suite inscrire la date et l’heure avec un stylo», a expliqué la dame au guichet.

Fort de ces prescriptions, nous voici tentés un jour par la carte journalière suisse, malgré son prix. Manque de pot, en dépit d’une précaution de trajet d’une demi-heure pour 12 minutes réparties sur deux bus, les retards desdits bus au départ et à la correspondance nous ont fait arriver sur le quai de justesse face à un train sur le départ: exclu de composter! Et bien sûr, oublié le stylo… mais une voisine de train nous prête le sien. Il était temps. L’argent de train arrive. Prend la carte multicourse. On lui dit – quand même, mais n’est-ce pas évident? – que l’on n’a pas eu le temps de composter.

Lui, rogue, avec en prime les intonations rocheuses de l’Alémanique qui a mal sucré son café:

– Il fallait partir assez tôt. Et vous n’aviez pas le droit d’écrire au stylo, c’est écrit derrière la carte (note: un fatras indigeste en petits caractères). Je devrais vous faire payer 90 francs!

Non, mais, hé, on s’est empressé de marquer la carte comme prescrit au guichet, preuve de bonne foi, et il faut se voir menacer d’une bûche à cent balles?

Le ton monte, nous lâchant qu’on aurait dû quitter la maison la veille pour être sûr d’avoir le temps de composter, lui bougonnant que ce n’est pas son problème; il trifouille la carte, fait une encoche et imprime un chouia, affirme qu’elle sera encore valable et s’en va boudeur. Ouf.

Bref, à la SBB, il n’y a pas que des hôtesses de l’air.

Le soir même, au retour, une agente de train à qui nous avions soumis l’incident qui nous restait sur l’estomac, relativise gentiment, il y a c’est vrai une obligation de limiter la carte au seul compostage, assortie d’une amende en cas contraire, mais là, au vu des réactions, la direction est revenue en arrière, et en attendant un changement de règlement, on ne l’applique pas sur ce point. Dont acte.

Cela n’enlève rien aux contradictions entre les prescriptions des CFF et celles de la Communauté tarifaire.

Autre cas, toujours pour un abonné Mobilis Grand Lausanne, qui veut aller au-delà, à Morges au cas particulier. Premier essai: tu sais que Renens est la dernière gare de ton périmètre, tu tapes Renens-Morges sur l’ordi, et on te flanque trois zones tarifaires à acquitter. Un coup d’oeil au plan général de Mobilis te confirme que c’est faux, il n’y a lieu d’acheter que deux zones supplémentaires. Bigre, au-delà de Renens vers Morges, il y a quoi? Rien si ce n’est deux gares, Denges et Lonay, desservies par des bus uniquement, donc pour compléter son trajet de train il ne faut pas taper Renens, où votre train s’arrêtera, mais un nom de gare où votre train pas plus qu’un autre ne s’arrêtera. Elémentaire, mon cher Watson. Ces vérifications pouvaient servir avant l’assaut final, l’automate en gare, qui offre d’autres affichages stupides que l’on renonce à détailler, mais qui vous amènent à rater le demi-tarif, et quand l’heure du train approche, on ne recommence pas la procédure, on paye.

– Il va m’entendre, le contrôleur!

Non seulement il entendra, mais écoutera, parfaitement aimable, et tout de suite d’accord de fournir une attestation en vue de récupérer l’argent payé en trop. Un Suisse allemand comme celui de la carte journalière, mais pas du tout le même, charmant et même plein d’humour: j’ironisais sur le cours de trois mois qu’il faudrait suivre pour apprendre à acheter un billet, il rectifie: «Un an, le cours!»

On en redemanderait.

Ca arrive, les agents qui redorent l’image de la boutique. N’empêche qu’il Il va falloir se taper une nouvelle attente de guichet pour récupérer quelques sous. Ca ne vaut pas l’os, mais pour le principe on ira, et pour savoir comment on sera reçu cette fois. Un post scriptum à ces lignes n’est pas à exclure. Les gâteries tarifaires sont des histoires sans fin.

LaSBB, tout porte à le croire, compte sur la lassitude des gens qui ne vont pas perdre leur temps à se faire rembourser des montants dérisoires. Elle a même pris des précautions au cas où de téméraires clients voudraient faire valoir leurs droits. Notre sémillant agent de train avait remis il y a trois jours une attestation destinée, faisait-il comprendre, à faire rembourser la part du billet indûment perçu. Bien sûr que cela ne fait pas l’os, si ce n’est pour vérifier comment les promesses sont tenues. On se présente donc aux guichets de la gare de Lausanne, ce qui nous vaut une attente d’une demi-heure qui eût pu être plus longue si, sur la vingtaine de personnes mises à patienter, six n’avaient quitté les lieux par lassitude. Bon. On y arrive. Pour se voir refuser tout remboursement. Motif: une directive opportunément exhibée prévoyant une franchise de 20 francs par demande de remboursement!

Et l’employé du train, ne devait-il pas avertir le client que le remboursement pouvait être refusé? – Il ne pouvait pas savoir ce qu’il en serait.

Encore une fois, diront-ils, faut-il mégoter pour d’aussi dérisoires montants? Deux poids, deux mesures. Quand le client entend qu’on lui rembourse 2,60 francs qu’il n’aurait pas dû payer, il mégote, on lui flanque une franchise. Mais si le même client monte dans un bus sans s’être acquitté des 2,20 francs de sa zone, essayer de dire qu’il ne faut pas mégoter: ce sera 90 balles d’amende.

A noter que dans un autre cas, un des exemples évoqués plus haut mais nous avions préféré en raconter d’autres, la même franchise de 20 francs avait été utilisée pour réduire de deux tiers un remboursement. Il s’agissait de ces cartes gratuites-payantes pour enfants accompagnés. La mère d’une fillette en avait acheté une pour les grands-parents de la petite. Quelques jours après, sans savoir que la démarche était faite, le grand-père va acheter la même carte, donc à double, ce à quoi, chose étrange, l’ordinateur n’aurait pas réagi. Retour au guichet une fois le doublon découvert, et la réplique, abrupte et catégorique: on ne peut vous rembourser que dix des trente francs! Ce qu’évidemment le client n’avale pas. La discussion fut plutôt hard, entre le fonctionnaire planté sur sa directive, et le client déclarant qu’il ne quitterait pas les lieux sans les trente francs qu’on lui devait. Tout soudain, l’agent finit par dire qu’il peut, faute du remboursement en espèces de la carte, remettre une carte-cadeau de 30 francs, ce qui revient au même…

A se dire que la SBB, c’est le grand bazar. Sans oublier que les souks, le refus de rembourser le demi-tarif le prouve, ne sentent pas toujours bon.

Article paru dans “Courant d’Idées” .

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2 Responses to “CFF, gâteries tarifaires”

  1. Pivoine 12 septembre 2014 at 11:55 #

    Autre subtilité, limite arnaque, toujours à l’automate une fois qu’on a choisi le trajet, le choix pour demi-tarif n’est pas toujours à la même hauteur sur l’écran de la machine, parfois il est au-dessus parfois au-dessous et si on est pressé et sans lunettes, pour ceux qui en ont besoin, l’erreur est vite arrivée.

  2. Goupil 12 septembre 2014 at 14:25 #

    Flanquer une amende de 90 francs a un abonné général qui a oublié son document est une absurdité et une erreur commerciale. Comme l’est la punition d’un abonné général dont le toutou n’est pas posé par terre mais sur ses genoux. Les CFF perdent le sens de la mesure et livrent leur clientèle fidèle à la discrétion de fonctionnaires dont certains – heureusement nombreux – sont dignes de respect et d’autres se comportent comme des goujats. Pour rattraper la mauvaise volonté de ces derniers, le client se voit contraint de réclamer au guichet central, ce qui est une perte de temps et d’énergie. Avec ça, les CFF ont demandé au peuple de passer à la caisse en février dernier. Fallait-il que les Suisses fussent désinformés pour accepter de consentir l’octroi d’un tel cadeau empoisonné.

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