Cohésion? Non. Respect


Une commission du Conseil national a délibéré le 9 octobre 2014 du péril thurgovien. Elles n’a pas pris de décision pour l’instant. Tout est dit.

PAR PIERRE KOLB

Surtout que cette commission (science-éducation-culture: c’est bien son rôle d’intervenir) a précisé satisfaire une requête de la CDIP lui demandant d’attendre qu’elle-même se détermine… La CDIP (conférence intercantonale des ministres cantonaux de l’éducation), qui ne se gêne pas pour régenter l’enseignement, bien que prérogative cantonale, s’est montrée plusieurs fois incapable de trancher dans le domaine linguistique, où elle a forgé des compromis boîteux. C’est d’ailleurs le dernier, de 2004, qui a créé les conditions du clash thurgovien de cet été.

Le président de ladite CDIP a tenté cet été de banaliser l’incursion anti-française des élus thurgoviens en la qualifiant, alors que ce canton n’est pas seul à agir, de «léger deséquilibre». Cette énergique réaction lui a peut-être valu quelque observation en haut lieu, si bien qu’après quinze jours de réflexion il s’est déclaré partisan d’un rétablissement de l’enseignement de deux langues à l’école primaire. Il se dit prêt à être «intransigeant» à ce sujet, mais sans trancher sur les priorités: ainsi pour lui l’anglais pourra continuer à passer devant le français (ou devant l’allemand, de l’autre côté). Une sorte de retour au compromis boîteux de 2004, c’est donc qu’il a bien réfléchi. Et au même moment il demande aux parlementaires fédéraux d’attendre! Résultat des courses: Oui Msieur. Au terme de deux jours de discussions sur des propositions d’action.

La commission du National était invitée à s’attaquer à des solutions. Pas seulement attendre.

Bien sûr les propositions avancées n’étaient pas conciliables. Retenons, en partant du compte-remdu du «Temps», deux propositions prudentes mais peut-être de ce fait judicieuses, à commencer par celle du Fribourgeois Jean-François Steiert allié à la Zuricoise Kathy Ricklin, qui posent une condition simple: qu’une seconde langue nationale soit enseignée au plus tard en septième primaire (septième Harmos, donc comptée dès l’enfantine). Libre à chaque canton de décider ce qu’il veut faire de l’anglais. Ce serait un minimum fédéral. Selon «Le Temps», une autre proposition a l’avantage de spécifier qu’une langue nationale doit être enseignée avant l’anglais. En revanche d’autres options laissent bien ouvertes les portes à une suprématie anglaise.

Que demander de plus? Tas de chose imaginables sans doute, bien que les solutions soumises à la commission semblent couvrir l’éventail des choix possibles. On sait que la procédure, passage au Conseil des Etats compris, demande du temps et ménage des possibilités de retravailler une solution, voire de la retirer si par impossible la CDIP trouvait une issue incontestable. Aussi décider maintenant d’attendre, c’est bringuer.

Attendre, c’est laisser remplir le débat de protestations hypocrites et stériles, telles ces jérémiades sur la cohésion nationale menacée, un écran de fumée.

La cohésion nationale menacée? Ca se discute. Nombreuses gens, peut-être la majorité, vous diront des deux côtés de la barrière de Röstis qu’à cause de l’obstacle du schwyzerdütsch il est plus facile de s’entendre en anglais. Le fait de pouvoir se comprendre n’est-il pas la condition d’une cohésion? Si on raisonne en terme de cohésion l’affaire est pliée, au profit de l’anglais. Le concept même de cohésion charrie une vision unanimiste de la Suisse, un suissisme qui postule, par souci d’efficacité, l’uniformisation linguistique.

Souvent, on a dû déplorer cette propension des Alémaniques à se prendre pour le modèle socio-culturel de la Confédération, un travers peut-être inévitable chez tout gros majoritaire, de l’avoir fait avec un mépris alimenté par les images caricaturales qu’ils se font des minoritaires. Deux flashes, à pas loin de deux siècles de distance, illustrent cette tendance lourde.

Flash récent, c’est la sortie de Blocher au lendemain de la courte victoire électorale de l’UDC sur l’immigration, lorsqu’il a reproché aux Romands coupables d’avoir rejeté son initiative, leur peu d’appétence pour le modèle suisse: «Les Romands ont une conscience nationale plus faible», a-t-il lâché.

Flash ancien, c’est en 1832 l’«Appenzeller Zeizung», feuille promouvant des idées libérales, qui réclame l’expulsion des Welsches de la Confédération du fait de leur manque de patriotisme et de leur égoïsme.

Belle continuité. Mais venez maintenant parler de cohésion nationale!

Il faut absolument choisir une autre approche, déjà abordée ici il y a un mois après l’éclosion du «péril thurgovien»: une politique linguistique fondée sur le respect de l’autre. Un député au Conseil national, Roger Nordmann, a aussi pris cette approche: «le respect et la prise en compte des minorités linguistiques sont indispensables pour que la démocratie puisse fonctionner dans un État fédéral multilingue.»

Il a aussi mis le doigt sur le piège de l’uniformisation: «À vrai dire, je n’arrive pas à me débarrasser d’un soupçon: avec son combat contre l’enseignement précoce du français, l’UDC poursuit un agenda caché. Il s’agit de faire de la Suisse une monoculture Suisse alémanique et de consolider l’isolation du pays. On tolère encore l’anglais parce qu’il est utile sur le plan économique, et parce que cette langue est considérée comme moins subversives que les langues latines. On observera au passage que l’UDC ne recule devant aucune contradiction: la même semaine, elle combat avec virulence la prééminence du droit international, mais fait en sorte qu’en Suisse, c’est en anglais que l’on devra communiquer entre les communautés linguistiques.»

Si l’on considère, d’une part, que ces enjeux sont bien connus des personnes habilitées à prendre des décisions en la matière, d’autre part que de laisser aller les choses contribue à une détérioration de la problématique linguistique en Suisse, la non-décision de la commission du Conseil national n’est pas un banal délai de réflexion. C’est un geste à la Ponce-Pilate dans la ligne de précédents similaires au niveau fédéral.

En matière linguistique, attendre, la Confédération sait faire.

Courant d’Idées

 

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