Ce jour-là… 24 décembre 1223 – Le poverello invente la fête des pauvres


Pieds nus dans des sandales ouvertes, le bâton de pèlerin à la main, pauvre François, le poverello, avance sur la route glacée qui conduit à Greccio, au cœur des collines de Rieti à deux jours de marche d’Assise. On approche Noël de l’an de grâces 1223.

PAR ROBERT CURTAT

Deux semaines plus tôt il a fait appeler son ami Jean, vertueux notable de la région, pour lui faire part de son projet :

– Nous allons célébrer Noël à Greccio. Occupe-toi des préparatifs. Il faut revenir vers l’enfant qui naquit à Bethléem. Il sera dans une mangeoire, dormant sur le foin entre le bœuf et l’âne.

En ce début de XIIIe siècle qui verra l’Europe «couverte d’un blanc manteau d’églises», le peuple chrétien a perdu jusqu’au souvenir de l’Enfant-Roi né dans une crèche à Bethléem. Pour rendre couleurs et vie à cette fête qui parle aux humbles, il faut la passion et la vision de François. Au cœur du haut Moyen-âge c’est lui qui «invente» (1) Noël, l’Enfant dormant sur le foin entre le bœuf et l’âne.

Ni or, ni argent, ni besace

Dans le chemin d’hiver où la nuit tombe vite, François se remémore: pour avoir donné ses biens aux pauvres son père l’a dépossédé, le laissant nu dans la ville d’Assise dont il était autrefois l’ornement!

Entré en pauvreté, François parcourt la cité en mendiant. Il a réparé la petite église de San Damiano, puis celle de San Pietro, près des remparts.

Dans une forêt de chênes il a découvert un vieux et minuscule sanctuaire – sept mètres sur quatre! – au seul usage des forestiers et des vignerons. Ce sera Notre-Dame-de-la-Portioncule, l’église du petit espace.

Il la répare, décide de vivre en ermite dans cette solitude promise à devenir le foyer vivant de sa Fraternité. Le 24 février 1208, c’est l’aube. A la lueur de deux cierges le prêtre lit l’Evangile,

François écoute et comprend «Ni or, ni argent, (…) ni besace, ni pain, ni bâton (…pour) prêcher le Royaume de Dieu».

Sa foi a secoué deux hommes d’Assise, Pierre et Bernard, ses premiers compagnons. Elle a bousculé Sylvestre, le premier prêtre de la fraternité. Avant l’été les frères seront assez nombreux pour partir prêcher, deux par deux, dans toute l’Italie. Avant la fin de l’année François a sur les bras onze mendiants qui prendront avec lui, en cette lointaine année 1209, le chemin de Rome pour demander au pape Innocent III l’autorisation de prêcher: «Accordée».

Dans la joie et les rires

Le passé occupe l’esprit de ce marcheur solitaire. Six ans durant, au cœur du «petit espace», la Fraternité à vécu dans la joie et les rires. Au printemps 1213 , un riche seigneur qu’il rencontre sur sa route lui donne le mont Alverne en Toscane où il recevra les stigmates.

Les moines bénédictins lui donnent les Carceri, les prisons, trous de verdure cachés dans les bois du Mont Subasio, où le silence n’est troublé que par la rumeur d’un torrent. Deux frères, Bernard et Sylvestre, y vivent en contemplatifs.

François chemine sur le chemin glacé qui le conduit à Greccio où va renaître la fête de l’Enfant né à Bethléem. Un vrai petit enfant dormant dans une mangeoire, sur le foin, entre le bœuf et l’âne.

Les souvenirs surgissent en grappes. Il évoque le chapitre de la Pentecôte 1221 où la Fraternité comptait 3000 fils de François d’Assise. Frère Elie présidait. On dira même qu’il dominait. Deux ans plus tard, avec le soutien du pape qui menace d’excommunication les frères animés de l’idéal des premiers jours, ces «zelanti» qu’on chassera dans les bois, la Fraternité est un Ordre. La contrepartie offerte au poverello: fêter Noël avec éclat.

Au terme de sa marche, François entre dans la petite ville et voit que tout est prêt, une mangeoire et du foin, un âne et un bœuf. Et un enfant nouveau-né qui dormira sur le foin.

La montagne résonne des chants

Greccio c’est la nouvelle Bethléem. Nuit lumineuse: les foules accourent, les bois retentissent de chants et les montagnes en répercutent les échos.

Tout le peuple alentour, monte à travers la nuit vers la mangeoire garnie de foin où dort l’enfant encadré par l’âne et le bœuf.

Brisé de compassion, François revêt la dalmatique du diacre et chante l’évangile d’une voix sonore. Ensuite il prêche au peuple trouvant des mots «doux comme le miel» pour parler de la naissance du pauvre Roi et de la petite ville de Bethléem.

Oublié pendant des siècles, le rite de Noël de la naissance de l’Enfant-roi vient de renaître par la vision du Poverello ce 24 décembre 1223 sur la colline de Greccio.

De ce point minuscule sur la carte, avec ses forts symboles: la crèche, l’enfant couché sur le foin de la mangeoire encadré par l’âne et le bœuf, le cortège des bergers, la fête de Noël gagnera les campagnes et les villes à travers le monde. L’époque de grande ferveur qui suit cette «invention» participe à l’envol de cette Fête qui parlait aux humbles, aux bergers, aux plus pauvres.

Et qui leur parle toujours aujourd’hui.

(1) Le découvreur d’un territoire, d’une idée, d’un ustensile est toujours désigné en français par ce mot: l’inventeur

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2 Responses to “Ce jour-là… 24 décembre 1223 – Le poverello invente la fête des pauvres”

  1. Pivoine 27 décembre 2014 at 16:09 #

    Merci pour ce récit qui nous éclaire sur les origines de la Crèche. Il nous éveille à la joie contagieuse du partage, contrairement l’hystérie consumériste suscitée par le Père Noël, personnage inventé par les anglo-saxons à l’aube de l’ère industrielle et qui tend à ramener le Noël à une simple question de chiffre d’affaires pour les commerçants.

  2. Geneviève Delaunay 29 décembre 2014 at 13:00 #

    A ce propos. Lire absolument ” Le Très Bas ” de CHRISTIAN BOBIN. Petit bouquin mais grande lecture.

    Geneviève Delaunay

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