L’idiot du village – Chronique paysanne


Ursule était le fils de Marguerite Martige native de la commune de la Terrasse en Dorlay, une vieille famille du Pilat, et d’Angelo Cominato, un bûcheron émigré italien né de l’autre côté des Alpes qui abattait déjà des arbres au-delà de nos frontières, et que le régime de Mussolini avait contraint à l’exil, s’en était venu chez nous quelques années auparavant, car les forêts sont nombreuses et leur exploitation rentable dans notre massif du Pilat.

PAR GERARD GORSSE

Leur fils Ursule était né peu après la dernière guerre, mais n’avait pas un cerveau qui fonctionnait très bien, tout s’embrouillait dans sa tête, et sa mémoire s’enfuyait dès qu’il devait se rappeler de quelque chose depuis la maternelle. Déjà enfant il ne pouvait comprendre à l’école ce que lui disait la maîtresse, et puis lorsqu’il eut quatorze ans, il dut quitter l’école sans avoir son certificat d’étude, mais il s’intéressait aux filles comme les gamins de son âge. Ce fut un échec, car il voulait caresser, embrasser, et découvrir le corps de ces demoiselles, mais comme il bredouillait et ne savait parler comme un garçon de quatorze ans, les filles le fuyaient, et les garçons ne recherchaient pas sa compagnie, car il n’arrivait pas à communiquer normalement, ni à s’intéresser à leurs jeux et leurs préoccupations.

Le pauvre garçon, malgré l’amour de ses parents Marguerite et Angelo, ne trouvait pas sa place dans le village, pas de reconnaissance, car on le surnommait «L’idiot du village», et personne ne lui prêtait attention. Et ça il le ressentait, sans en comprendre le sens et les raisons.

Marguerite avait un frère du nom d’Etienne, paysan de son état qui, à quelques arpents du cœur du village, cultivait quelques acres de terre, élevait des vaches et un troupeau de moutons. Il proposa d’héberger chez lui son neveu, qui avait maintenant seize ans, en pitié, et proposa à sa sœur de l’emmener chez lui pour un temps, afin de lui apprendre les rudiments du métier d’agriculteur. Lui-même célibataire endurci se réjouissait de cette aubaine de n’être plus seul dans la ferme, mais mal lui en prit.

Dans les premiers jours tout allait bien, Ursule écoutait son oncle et travaillait normalement, mais bientôt il oublia tout et provoqua des catastrophes. Une fois il oublia de fermer l’enclos des moutons qui s’égayèrent dans la nature, et son oncle dut partir à la nuit tombée avec une lanterne pour rassembler le troupeau. Le lendemain il fit tomber au fond du puits le sceau qui servait à puiser l’eau et faillit basculer par-dessus la margelle.

Etienne essaya de se fâcher, puis de montrer plus de la tendresse à son neveu, mais rien n’y fit. Ursule s’enfermait dans le silence et montrait des signes de nervosité, tremblant de tous ses membres lorsque son oncle lui faisait une remarque, ou refusant de manger, criant dans ses nuits agitées. Etienne alla voir l’instituteur pour lui demander conseil, mais celui-ci ne sut quoi lui dire, ayant fait tant d’efforts pendant bien des années, sans résultats. Il s’en fut voir ensuite le curé, pensant que Ursule était possédé par les forces du mal, mais n’eut aucune réponse, sauf le conseil de prier, ce qu’Etienne ne se souvenait plus, n’étant plus pratiquant depuis bien des années.

Etienne après s’en alla voir le maire, ne sachant vers qui se tourner, car Marguerite et Angelo ne savaient plus quoi faire eux-mêmes de leur fils, mais là encore il n’eut aucune réponse.

Ursule fit encore beaucoup de bêtises, et continua à être agité. Etienne ne savait plus où donner de la tête, surtout que son neveu parlait trop souvent, dans ses moments de lucidité, des filles, ce qui inquiétait sérieusement son oncle.

Puis vint l’époque des moissons, et Etienne lui demanda de donner la main à celles et ceux qui venaient l’aider. Le garçon bon gré, mal gré se mêla aux moissonneurs, mais se taisait, se sentant étranger à ce joyeux tapage fait par ceux qui gerbaient les épis en chantant, heureux et content de venir en aide à Etienne. Les hommes avaient retroussé leur chemise jusqu’au coude, et les femmes eurent bientôt des auréoles de sueur sur leur corsages ce qui mettait en valeur leur poitrine sous le soleil de plomb. Ursule bavait en les regardant, mais personne ne lui prêtait attention, trop occupé par le travail.
A la fin du premier soir, alors que tous participaient au repas, il s’isola, et personne ne le vit, malgré les chants et les rires qui accompagnent une fin de journée de moisson joyeuse où tout les gens étaient contents de la tâche accomplie.

Le lendemain Etienne le surprit en train de se toucher le sexe, et lui dit que cela ne se faisait pas, surtout à cette époque où la sexualité était taboue. Ursule baissa la tête et se mit à baver, sans qu’il pût expliquer son geste. Son oncle se sentit bien désarmé face à son comportement.

Les mois passèrent et il commença à geler à pierre fendre, tandis que la neige blanchissait la campagne. Comme il n’y avait pas grand ouvrage à la ferme, Etienne ramena Ursule à sa sœur qui le remercia chaleureusement.

Ursule de retour chez lui tourna en rond, ne parlant pas et n’entendant pas ce qu’on lui disait. Ses parents l’emmenèrent chez le docteur du village voisin, mais celui-ci diagnostiqua une maladie mentale qu’il ne pouvait guérir, laissant les parents attristés et incapables de comprendre ce qu’ils pourraient faire car personne ne leur venait en aide.

Au printemps Ursule montra des signes de nervosité, allant et venant dans les ruelles du village, errant sans but, l’œil hagard, balançant ses longs bras de manière saccadée le long de son corps, comme un automate. Souvent le soir venu, Marguerite, à l’heure du souper, était obligée de partir à sa recherche pour le ramener chez elle.

Cela dura plusieurs semaines jusqu’au mois de mai dont les conscrits chantaient le premier jour. Il participa aux visites des paysans du village, et but plus que de raison, car à cette occasion les paysans payaient la goutte, l’alcool sorti des alambics souvent clandestins, avec les jeunes de son âge. Les parents de Chantal s’inquiétaient de ne pas voir rentrer leur fille après cette fête qui perdurait depuis la nuit des temps. Les gendarmes alertés firent des recherches et trouvèrent la malheureuse fille sans vie au fond d’une ravine, complètement dénudée, et Ursule était introuvable.

Les gens du village organisèrent une battue pour retrouver «L’idiot du village», et finirent par le retrouver tapi au milieu de la forêt proche, couché sur un lit de feuillage, tremblant et transi et ne pouvant dire un mot. Bien que les villageois lui posèrent de nombreuses questions, il ne put y répondre, et l’on conclut qu’il avait violé et tué Chantal après les libations qui caractérisaient cette fête du premier mai. Il partit escorté par les gendarmes.

Ses parents lui rendirent visite à la gendarmerie, car il était interrogé sur la mort de Chantal, mais personne n’obtint de réponse, ni ses parents, pas plus que les représentants de l’ordre.

Le juge, compte tenu de son état mental, ne put le poursuivre judiciairement, mais ordonna son internement dans un asile dans lequel il demeure encore, emportant avec lui le mystère de cette fameuse nuit”. Marguerite en mourut de chagrin, tandis qu’Angelo s’enferma dans le silence.
Il est de ces histoires d’une grande tristesse dont chacun porte le deuil, surtout quand on évite de croiser ou de parler à «l’idiot du village».

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2 Responses to “L’idiot du village – Chronique paysanne”

  1. Pierre-Henri Heizmann 3 février 2015 at 11:17 #

    Merci pour votre texte, qui au-delà de sa belle facture et de l’émotion transmise, nous confronte au silence que chacun et chacune d’entre nous porte en soi…

  2. Gérard Gorsse 4 février 2015 at 22:09 #

    Bonjour,
    Très sensible à votre commentaire, en espérant que Christian Campiche publie d’autres chroniques.
    Salut et fraternité
    Gérard Gorsse

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