Swissleaks, tout changera en 2018 mais d’ici là…


On savait depuis longtemps que les banquiers suisses n’étaient pas au-dessus de tout soupçon.

PAR MARC SCHINDLER

UBS, Crédit Suisse, Wegelin, ces banques helvétiques sont devenus les symboles de l’évasion fiscale et de la dissimulation de l’argent sale. Mais là, on en a le souffle coupé: 180 milliards d’euros non déclarés recyclés dans les paradis fiscaux par la filiale genevoise de la banque britannique HSBC! Grâce au “Monde”, on sait maintenant comment fonctionnait la machine à frauder le fisc et qui en étaient les bénéficiaires. Comme l’écrit le quotidien suisse “Le Temps”, qui a participé à la publication du Swissleaks: «Pour la première fois dans l’histoire du secret bancaire, plus de 130 journalistes de 46 pays ont pu se pencher sur les entrailles d’une des plus grandes banques privées genevoises.»

Pour qui connaît un peu les pratiques des banquiers suisses, pas vraiment de surprise. Petit traité d’évasion fiscale pour les nuls. HSBC ouvrait pour ses clients fortunés un compte numéroté. Le client était connu sous un numéro, pas sous son nom. C’est le fameux secret bancaire suisse, un grand classique depuis les années 30, autorisé par la loi. Mais depuis quelques années, sous les coups de boutoir des Etats-Unis et de l’UE, le secret bancaire s’effrite. Les clients des banques suisses peuvent rester anonymes, mais ils doivent payer une taxe à leur banquier, qui la rétrocède au fisc de leur pays d’origine. HSBC a trouvé la parade avec un autre classique: le compte anonyme du client n’est plus domicilié en Suisse, mais dans un paradis fiscal accueillant, comme le Panama. Aucun méchant percepteur ne pourra y mettre son nez! Et la banque suisse pourra toucher de grasses commissions.

Cette magnifique machine à frauder aurait pu durer encore des années si, en 2008, un informaticien de la banque à Genève n’avait pas eu la bonne idée de copier les données de ces clients sur une clef USB et de la remettre au fisc français. 3000 fraudeurs à découvert, avec leur nom, leur numéro de compte et le montant du magot non déclaré. Des industriels, des financiers, des héritiers de grandes familles, des sportifs, des artistes – le gratin de la grande fortune française. 98% des clients français de la banque n’étaient pas déclarés. Bercy a mis en marche la répression fiscale: les redressements et les amendes ont commencé à pleuvoir. 2 milliards d’euros récupérés en 2014. L’an dernier, selon “Le Monde”, qui publie l’enquête Swissleaks, une autre taupe de HSBC a fourni une nouvelle clef USB avec les noms de 100 000 clients de la banque. Un vrai Who’s Who mondial: le roi du Maroc, des ministres libanais, égyptien, tunisien – des PEP, “personnalités politiquement exposées », selon le jargon bancaire, dont certaines ont été poursuivies pour corruption. Mais aussi des hommes d’affaires, des financiers, des artistes, des sportifs, des vedettes du show bizz. Sans compter des trafiquants d’armes, de drogue et de bijoux. Et même des princes saoudiens qui finançaient Al Quaida! Chez HBSC, on n’était pas regardant sur la moralité des clients. Ce qui comptait, c’était seulement le montant de leur compte en banque.

Vous tombez des nues? Vous êtes vraiment naïfs à pleurer! Les banquiers suisses ont toujours pratiqué l’évasion fiscale à grande échelle, qui n’était pas un délit. Leur savoir-faire était reconnu dans le monde entier. En privé, ils s’en cachaient à peine. Comme journaliste économique en Suisse, j’ai parfois recueilli de curieuses confidences, impossibles à publier, sous peine de poursuite pour diffamation. Comme ce dirigeant d’une grande banque, qui m’affirmait qu’il ignorait qu’un de ses clients, l’ancien président des Philippines, avait un compte anonyme, alors que le numéro du compte était publié! Ou cet autre, qui racontait que sa banque avait dû ouvrir une entrée secrète pour ses clients français qui ne voulaient pas risquer d’être filmés par les cameras de surveillance dans le hall. Ou encore cet associé d’une banque privée qui prétendait qu’il avait appris par un collaborateur l’identité d’un gros client, l’ancien président du Mexique, poursuivi pour évasion fiscale.

Face à l’orage, la direction de HBSC Genève fait profil bas. Dans un rare aveu de culpabilité, dans ce jargon inimitable, dicté par ses juristes, elle affirme :«HSBC Suisse [a] accueilli un certain nombre de clients qui n’étaient pas entièrement en règle avec leurs obligations fiscales… sa «culture de compliance et les standards de due diligence chez HSBC Suisse […] étaient nettement plus bas qu’aujourd’hui.». En clair, la banque savait parfaitement que ses clients fraudaient le fisc et elle transgressait sciemment les règles du métier. Mais, tout ça, c’est fini. Deux tiers des comptes ont été fermés. Les avoirs sous gestion ont fondu, passant de 118 milliards de dollars en 2007 à 68 milliards en 2014. Les retraits en liquide de plus de 10’000 dollars sont soumis à des «contrôles stricts». Le courrier gardé en banque a été aboli. Les personnalités politiquement exposées (PEP) sont examinées chaque année «au plus haut niveau du groupe». Selon “Le Temps”: «En 2013, la FINMA, l’autorité de régulation bancaire helvétique, avait d’ailleurs sévèrement puni HSBC Private Bank pour ses graves défaillances dans le contrôle de membres du clan de l’ancien président tunisien Ben Ali.» En clair, HSBC avait encouragé le blanchiment d’argent et elle avait été sanctionnée. «Mais la FINMA, elle, n’a jamais eu accès à l’ensemble du fichier clients de la banque. Elle a dû se contenter d’inspections ciblées. Car en Suisse, le régime privilégié pour les banques est celui de l’«autocontrôle». Bizarre, bizarre, vous avez dit bizarre?

Mais, du passé faisons table rase. Dès 2018, la Suisse acceptera de transmettre automatiquement aux fiscs étrangers l’ouverture d’un compte par un client étranger. Oui, vous avez bien lu: dès 2018! Cela laisse aux clients étrangers des banques suisses deux bonnes années pour planquer leur fortune loin des appétits fiscaux, grâce au précieux savoir-faire des banquiers suisses.

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7 Responses to “Swissleaks, tout changera en 2018 mais d’ici là…”

  1. Goupil 9 février 2015 at 15:50 #

    Belle prise! Reste que la plaque tournante des révélations est une ONG américaine. A l’heure des pressions de Washington sur le secret bancaire helvétique, on aurait préféré plus de spontanéité de la part des médias européens…

  2. Pierre-Henri Heizmann 10 février 2015 at 11:00 #

    Et voilà que l’argent du mal (dixit journaliste de la RTS hier soir) est dénoncé! Voilà bien fait! les banquiers vont morfler et ils le méritent, les vilains! Seulement, tous ces horribles mécréants sont aussi des contribuables, qui versent annuellement de gras impôts directs, et indirects avec tout ce qu’ils achètent, certes d’odieusement luxueux… Donc voilà, en réduisant la place financière suisse comme peau de chagrin, se sont également les rentrées fiscales qui vont morfler, avec comme corolaire : des politiques sociales et culturelles à revoir, pour ne pas dire à réduire…
    Finalement, tout le monde en profitait dans notre pays, même ceux qui les dénonçaient à longueur d’années. Maintenant c’est fini, c’est le reste du monde qui en profitera, y compris les États-Unis et pas de la manière la plus clean, n’en déplaise aux moralistes.,.

  3. Roger2 10 février 2015 at 16:03 #

    Pour le “Corriere del Ticino” , les journalistes de l’ICIJ ne sont rien d’autre que des valets du fisc. Résumé par eurotopics

    http://www.eurotopics.net/fr/home/presseschau/archiv/archiv_dossier/DOSSIER158123-La-filiale-suisse-de-HSBC-a-favorise-la-fraude-fiscale:

    “Dans la divulgation de l’affaire SwissLeaks, le Consortium international de journalistes d’investigation (ICIJ) s’est appuyé sur des documents qu’un ancien employé de la banque HSBC avait remis aux contrôleurs du fisc français. Il s’agit d’une proximité dangereuse entre le pouvoir de l’Etat et la presse, estime le quotidien libéral Corriere del Ticino : “SwissLeaks est tout sauf un travail d’investigation journalistique. Les données n’ont été ni recherchées ni trouvées par des journalistes ; elles leur ont été communiquées par un sujet qui n’avait aucun intérêt journalistique, et qui poursuivait au contraire des intérêts politiques et économiques. Le sujet en question, dans cette affaire, c’est le corps des contrôleurs fiscaux du gouvernement français, qui s’est servi de l’organisation internationale ICIJ pour diffuser ses informations. Les gouvernements et les services secrets savent aujourd’hui qu’ils peuvent compter sur cette organisation, laquelle est prête à servir de caisse de résonance et à diffuser des données et des informations que le gouvernement et ses services de renseignements pourront utiliser à leur unique avantage.”

  4. Roger2 10 février 2015 at 21:36 #

    L’investigation commandée et prémachée. Lire aussi l’article de Myret Zaki, qui remet les pendules à l’heure:

    http://www.bilan.ch/myret-zaki/redaction-bilan/swissleaks-linvestigation-commandee

  5. Bernard Walter 11 février 2015 at 09:24 #

    Tiré du commentaire de M. Heizmann : « Finalement tout le monde en profitait dans notre pays ». C’est évidemment faux. Depuis 40 ans, les petits salariés ne cessent de se faire tondre, les riches ne cessent de profiter d’un système où l’argent est utilisé de façon essentiellement spéculative, tout cela aux dépends du plus grand nombre.

    Et même s’il y avait l’ombre d’une vérité à la remarque de M. Heizmann, il n’y a pas que la Suisse sur Terre. L’évasion fiscale lèse de nombreux pays dans le monde. En outre le secret bancaire a permis depuis de nombreuses années de couvrir toutes sortes de blanchiments provenant de tous trafics : drogue, armes, prostitution, pour ne citer que les principaux, toutes activités illégales brutales et perverses.

    Si le fait de prôner une société équitable, c’est être moraliste, alors soyons moralistes.

  6. Christian Campiche 11 février 2015 at 09:58 #

    L’enjeu du débat Swissleaks est, à mon avis, avant tout journalistique. Que dire d’une méthode de recherche d’information basée sur un cadeau tombé miraculeusement du ciel? Ce n’est pas cela, l’investigation. Pourquoi un journal traditionnellement critique par rapport à l’establishment économique comme le “Courrier” n’est-il pas associé à l’enquête? Il n’y aucun héroïsme dans ces révélations, qui n’en sont pas, d’ailleurs, car le tuyau est percé depuis longtemps. La question à se poser est celle formulée à la fin par Marc Schindler, en substance: nous, on s’en fiche, bye, à 2018!

  7. Lunard / Arnaud Régis Childéric Némoz 11 février 2015 at 21:11 #

    Intéressant. C’est peut-être parce que figurent des noms de banques que Doris Leuthard pleurait à la télévision.

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