Noémie – Chronique paysanne


Noémie avait un prénom, mais pas de patronyme, sa mère sans mari était servante au château d’un baron peu scrupuleux qui assouvissait ses désirs les plus bas sur la valetaille en la maintenant sous sa coupe avec des procédés les plus vils, exerçant le droit de cuissage et se moquait de ses serviteurs, parfois même les insultait.

PAR GERARD GORSSE

Pourtant l’homme était adipeux, aux bajoues énormes, le crâne dégarni, le teint jaune, négligeant ses tenues vestimentaires, et était pingre comme Harpagon. Il était peu causant, et ne parlait qu’avec un ton de fiel, rien qui attire la sympathie. Son château était situé au milieu d’une forêt, loin de toutes critiques et de tous regards sur ses pratiques condamnables, mais il était riche comme Crésus, alors on le craignait à dix lieues à la ronde, et on n’osait pas l’approcher, pas plus que se mêler de ses affaires.

Nous sommes en 1950, peu de temps après la guerre, et le baron avait échappé à la barbarie des envahisseurs allemands, les ayant soudoyés en leur offrant gîte et couvert en échange d’une soumission totale et ignoble, offrant même de jeunes servantes vierges en pâture lors des orgies des officiers avec des subterfuges que nous ignorions.

Cependant les traits du visage de Noémie ressemblaient étrangement au maître des lieux, mais ses traits de visage étaient plus beaux, plus fins et plus racés, ce qui fit courir des bruits parmi le personnel du château, qui logeait dans les dépendances et alla même jusqu’à la surnommer «La baronnette», ce dont elle souffrit profondément.

Noémie avait sûrement comme géniteur le baron, mais sa mère ne lui en avait jamais parlé, prétextant que son père s’en était allé peu de temps après sa naissance, mensonge dont sa fille n’était pas dupe, car le baron lui prêtait une attention particulière, contrairement aux autres valets qu’il traitait avec mépris et brutalité, parfois grossièrement ou vulgairement.

A l’âge de 16 ans, elle dut travailler dans les cuisines du château comme tous les grands enfants des valets, et les moqueries des autres domestiques lui firent comprendre que sa mère avait été violentée par le baron, et que de ce viol elle était le fruit.

Elle ne s’en remit pas, nourrissant une rancune contre celui qu’elle considérait comme son géniteur sans contrepartie, et ruminait une vengeance pour laver son honneur. Sa mère quant à elle restait muette sur l’identité du père. Noémie lui en voulut de se taire sur ce sujet pourtant si important pour elle, alors que tout le monde savait. Loin d’être aigrie, elle puisait dans sa révolte une énergie incroyable pour échafauder un plan.

Le baron vieillissait et commençait à devenir sénile, embrouillant tout dans son cerveau malade, il perdait de l’autorité sur les domestiques qui n’assuraient pas leur service normalement. Pendant ce temps Noémie remâchait encore sa vengeance avec rancœur, silencieusement, attendant que l’heure vienne.

Les serviteurs commencèrent à piller, voler et grappiller tout ce qu’ils pouvaient dans les nombreuses salles du château. Même le régisseur dépensait sans compter et distribuait ses largesses à ceux qui avaient trop longtemps courbé le dos sous le joug tyrannique du baron, allant même jusqu’à s’acheter une maison avec la fortune du maître dont il avait la charge de gestion.

Un soir d’automne Noémie rencontra Adrien, lors d’une fête votive, fils d’un riche métayer d’un village voisin, et elle en tomba follement amoureuse. Le garçon était d’une grande gentillesse, respectueux et plein d’attention pour elle. Lorsqu’elle se blottissait dans ses bras, Noémie se sentait rassurée et recevait cette affection qui lui avait tant manqué.

Après quelques mois, elle confia à Adrien son terrible secret, et le garçon en fut très affecté. Son père étant un métayer du baron, il découvrit avec grand désagrément que ce propriétaire était un tyran sans foi ni loi. Il s’en ouvrit à son père qui était un sage et se doutait bien que quelque chose ne tournait pas rond dans l’esprit et le comportement du propriétaire. Il avait surpris quelques conversations chez les valets du château qui venaient acheter des victuailles à la ferme. Il en prit ombrage et promit à Adrien de réfléchir à la situation, car le baron n’avait aucune descendance, donc pas d’héritiers, même éloignés, et n’avait pas reconnu Noémie comme sa fille légitime.

Le temps passa, et plus personne ne servit le bourreau. Le baron devait donc s’assister lui-même, mais tout manquait, car personne ne prenait soin d’approvisionner le château, sauf pour les usages personnels, et ce, avec l’aide du régisseur dont le maître ne contrôlait plus les agissements. Il vivait donc dans la crasse, le manque de nourriture et il était frustré de ne pouvoir invectiver ceux qu’il avait soumis pendant tant d’années. Il dépérissait à vue d’œil, errant dans les couloirs, le pas traînant, sale et le dos courbé, espérant que quelqu’un lui parle, ce que refusaient ses anciennes victimes. Beaucoup d’entre elles avaient déserté le château, ne percevant plus depuis quelques mois leur dû, comme il est d’usage, entre maître et valets.

Plusieurs semaines plus tard, le château flamba, on retrouva le baron avec un pique enfoncée dans le cœur, tandis que les flammes consumaient sa demeure, mais personne ne sut qui avait fait quoi.

Cette histoire romancée d’un fait réel tire sa substance d’un conte de mon pays dans lequel une ogresse croquait les marmots. Les villageois l’écartelèrent, puis incendièrent son château. L’histoire n’est toujours qu’un éternel renouvellement, mais on ne sut pas qui organisa cet assassinat, ni l’incendie du château.

Noémie et Adrien se marièrent et eurent beaucoup d’enfants comme il se doit dans les histoires qui finissent bien.

 

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3 Responses to “Noémie – Chronique paysanne”

  1. Pierre-Henri Heizmann 21 février 2015 at 09:54 #

    Auteur-e anonyme?

  2. Pierre-Henri Heizmann 21 février 2015 at 09:56 #

    J’ai trouvé!Mais son nom n’apparaît qu’une fois mon commentaire publié…

  3. Christian Campiche 21 février 2015 at 11:04 #

    Cela a dû échapper à votre premier regard car le nom était bien mis lors de la publication… Ce qu’on l’on peut ajouter, par contre, et qui pourrait figurer à la fin de l’article, c’est que l’auteur, Gérard Gorsse, vit en France et est le créateur et l’animateur du remarquable site Chanson Rebelle: http://chansonrebelle.com/ , qui figure parmi les « blogrolls » de la Méduse

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