Le cadeau en forme d’autogoal d’Obama au président du Vénézuela


Un autogoal! Assurément, le président Obama n’a pas choisi le meilleur moment pour le planter, ce but contre son camp, en se mettant à dos les pays sud-américains, avec ses nouvelles sanctions contre le Vénézuela, prises le 8 mars 2015.

PAR PIERRE ROTTET, Lima

Soit un mois avant le Sommet des Amériques, qui se tiendra à Panama les 10 et 11 avril 2015. En présence de 32 dirigeants du continent américain, y compris le président Maduro, déclaré ennemi depuis bien longtemps par les Etats-Unis.

Ce sommet promet d’être historique avec l’échange annoncé début avril par Washington entre le président Obama et son homologue cubain, Raul Castro, dans le cadre du rapprochement entre les deux pays, en froid depuis un demi-siècle. Un rapprochement du reste plus théorique qu’effectif. Cuba ayant fait savoir le 6 avril que les mesures d’assouplissements de l’embargo américain était «incomplètes et insuffisantes».

Historique aussi, dans la mesure où le pensionnaire de la Maison Blanche pourra mesurer l’étendue des dégâts, après sa décision de faire du Vénézuela une «menace inhabituelle et extraordinaire» contre la sécurité des Etats-Unis. Sans rire! Certes, les pays parmi les plus progressistes en Amérique du sud, rongés par les scandales, les corruptions et les problèmes intérieurs, n’affichent plus la même détermination offensive en matière de politique extérieure, Assez, cependant, pour afficher leur soutien unanime à Caracas face au décret d’Obama. Un vrai cadeau pour Maduro. Mais un autre, empoisonné, celui-là, pour l’opposition pourtant largement soutenue voire financée par les Etats-Unis.

Les observateurs de la vie politique en Amérique latine sont en effet unanimes à tirer ce constat, après ces nouvelles sanctions. Le successeur de feu Hugo Chavez, Nicolas Maduro, en pleine chute de confiance, n’en demandait pas tant. Acculé par la rue, étranglé par les questions économiques et sociales, harangué par une opposition qui ne lâche rien, Maduro est en voie de récupérer et de tourner en sa faveur l’intervention des Etats-Unis dans la politique intérieure du Vénézuela.

Pour les commentateurs, l’opposition vénézuelienne se serait bien passée de cette escalade. Qui ne la sert pas! Barack Obama ayant estimé et déclaré que Caracas représente désormais une «menace inhabituelle et extraordinaire contre la sécurité nationale» des EU. Le représentant du gouvernement vénézuelien Germain Saltron ironisait à ce propos: «Accepter que Washington en appelle au respect des droits de l’homme pour agir contre un gouvernement est un prétexte qui mènerait à l’invasion de n’importe quel pays au monde».

Maduro exploite aujourd’hui à fond la corde anti-américaine, pour resserrer des liens qui avaient tendance à se détendre sérieusement, même parmi ses partisans. Une aubaine, pour lui, avec la loi qu’il vient de faire voter par le parlement et ses partisans: il pourra désormais gouverner par décret en matière de sécurité nationale jusqu’à la fin 2015. Un sacré coup dur pour l’opposition, grâce à Obama, dit-on à Lima. «Cette loi représente le plus grand des trophées obtenus par Maduro en troquant les sanctions de Washington en une opportunité pour renforcer son pouvoir interne», écrivait quelques jours plus tard le quotidien espagnol «El Pais».

La décision des EU a en outre eu pour effet d’être unanimement condamnée par l’Union des nations sud-américaines (UNASUR). La douzaine de pays qui la compose marquant leur solidarité avec Caracas. Dans un entretien accordé à «La Méduse», Alberto Adrianzen, parlementaire andin (*) péruvien, sociologue et analyste politique, fait part de sa stupéfaction. Analyse!

Alberto Adrianze: Un autogol? Le terme est bien choisi. Comme appeler autrement cette décision. On peut difficilement admettre que le président Obama puisse stupidement considérer que le Vénézuela représente un danger pour la sécurité des EU. Comme on pouvait s’y attendre, elle a généré une condamnation généralisée dans la région et provoqué l’indignation de l’UNASUR. Sans compter la montée au créneau de la quinzaine de pays de l’ALBA (Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique – Traité de commerce des Peuples), appelés à se réunir en avril prochain pour répondre à ce décret.

– Un cadeau pour Maduro, en mauvaise posture dans son pays?
Un cadeau! Surtout que le décret des EU ne fait l’objet d’aucun appui dans cette région. A n’en pas douter, il favorise le gouvernement Maduro qui joue sur du velours aujourd’hui en recourant à la carte de l’unité face à l’ingérence des Etats-Unis dans les affaires internes du Vénézuela. L’immixtion de Washington apporte un large appui international des pays latinos, qui tendait à s’effriter.

– Comment dès lors expliquer la décision américaine?
Elle est pour le moins surprenante! D’abord elle se produit peu de jours après la mission diplomatique de l’UNASUR qui, après des négociations menées entre opposition et gouvernement vénézueliens, s’est compromise afin d’appuyer les élections parlementaires, en fin d’année, pour que celles-ci se déroulent avec toutes les garanties, y compris pour l’opposition, et, surtout, dans le respect de l’ordre constitutionnel, le respect de l’état de droit. On peu d’autant moins approuver l’intervention de Washington qu’elle intervient alors que les Etats membres de l’UNASUR, avec d’autres instances officielles, venaient d’effectuer une médiation importante pour que les conflits politiques internes au Vénézuela ne sortent pas des filières du jeu démocratique et dérivent en scènes de violences qui pourraient déstabiliser toute la région.

– La politique du bâton avec Caracas, la politique de la carotte avec La Havane?
Le décret de Washington contre le Vénézuela intervient en effet de façon surprenante alors que les EU ont accepté de collaborer dans le processus de paix en Colombie, et que le dégel des relations avec Cuba vient rompre plus de 50 ans de confrontations avec La Havane. De nombreuses interrogations surgissent, en-dehors du fait qu’il existe beaucoup de désordre et de contradictions dans la politique extérieure des EU. Il ne serait pas étonnant qu’Obama cherche à entrer dans les bonnes grâces des Républicains en élevant le ton face à Caracas, en donnant un signal aux antichavistes, dans le but de faire passer la «pilule» du dégel avec Cuba, en vue de rechercher leur appui. La tentative d’isoler le Vénézuela est un échec total pour Washington.

Eclairage

Dans un article consacré aux contentieux Etats-Unis/Vénézuela, «Le monde diplomatique», s’étonnait de l’hypocrisie de Washington, qui prend prétexte des violations des droits de l’homme aux Vénézuela, pour justifier des sanctions, tout en omettant d’oublier où celles-ci sont également largement bafouées, notamment en Egypte – des centaines de condamnations à mort pour les opposants au régime militaire – en Colombie avec les assassinats de centaines de syndicalistes. Sans parler de l’Arabie Saoudite. Et ceux que ce pays donneur de leçon violent continuellement chez lui…

A propos du financements de l’opposition vénézuelienne par les Etats-Unis, «Le monde diplomatique» relève: “Si les voies par lesquelles transitent les fonds restent souvent opaques, il est établi qu’au cours des dernières années Washington a alloué des centaines de milliers de dollars à des programmes destinés aux jeunes et aux étudiants par l’intermédiaire de la Fondation nationale pour la démocratie (NED), un organisme parapublic financé par le département d’Etat. Les télégrammes de diplomates divulgués par WikiLeaks ont fait apparaître non seulement ses liens étroits avec les groupes d’étudiants proches de l’opposition, mais également ses manœuvres pour saboter l’action du gouvernement bolivarien, comme l’«infiltration de la base politique de Chávez», la «division des chavistes» ou l’«isolement de Chávez sur la scène internationale». PR

(*) Organe de délibération de la Communauté andine créée en 1979, composé de 5 pays pour un total de 25 parlementaires.

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One Response to “Le cadeau en forme d’autogoal d’Obama au président du Vénézuela”

  1. Bernard Walter 8 avril 2015 at 00:08 #

    Merci de cet article qui va à contre-courant de l’écrasante propagande étasunienne. Je pense qu’il présente une bonne information sur la situation entre les USA et l’Amérique latine, laquelle est leur chasse gardée depuis la Monroe doctrine au début du 19e siècle. Il est heureux de voir que malgré certaines contradictions, il existe un front de résistance à la politique de mise sous tutelle de l’Amérique latine par les USA. Et que cette résistance s’exprime en l’occurrence par une solidarité avec le Venezuela.

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