La dette, d’Afrique en Europe en passant par Athènes


Il y a de cela un peu plus de vingt ans, un syndicaliste africain de mes amis, qui s’adressait à un aréopage de syndicalistes européens, prophétisait: «Regardez attentivement l’Afrique, elle est le miroir de votre futur!».

PAR MICKY ZIMMERMANN

Il faisait bien sûr référence aux conséquences de la mise en œuvre des plans d’ajustement structurels (PAS) imposés par le FMI aux peuples d’Afrique. Porteurs de misère, de chaos et de barbarie, ces PAS étaient censés assurer le remboursement de prétendues dettes indument contractées par des gouvernements comprador manipulés par les grandes puissances impérialistes (Etats-Unis en tête). De nature purement comptable et spéculative, le «système de la dette» a été instauré par les institutions dites de la «gouvernance mondiale» avant tout comme un moyen politique coercitif de limiter, voire annihiler, les velléités d’indépendance et de souveraineté exprimées, après des siècles de joug colonial, par les nations africaines. Autrement dit, la dette c’est l’ingérence, la dette, c’est la tête de pont des multinationales et des marchés financiers pour faire main basse sur les matières premières, c’est la destruction des services publics, c’est des oukases en matière d’agriculture, c’est l’accompagnement de la misère par des ONG financées par la Banque mondiale, on parle alors «d’action humanitaire», c’est la violence, l’instrumentalisation par les Etats impérialistes de prétendues guerres ethniques, les milices armées, l’instabilité politique, l’esclavage, le pillage, les exodes et de faramineux profits sur les marchés boursiers.

Tout cela est su, reconnu et vérifié. Le système de la dette, avec toutes les spéculations qu’il entraîne, est entré de plain pied dans les mœurs barbares d’un régime en pleine crise de décomposition, et il n’est rien de dire que mon ami, le syndicaliste africain, avait raison, et que l’Afrique est désormais en Grèce, que la Grèce est le miroir du futur proche de l’ensemble des nations d’Europe et que les dirigeants (je dis bien: «les dirigeants») de toutes les organisations politiques et syndicales qui se réclament de la défense des intérêts des travailleurs et de la civilisation continuent de tromper la conscience très précise et clairvoyante de l’écrasante majorité des peuples en persistant à reconnaître, au lieu d’en appeler à la mobilisation pour les combattre, les institutions de l’impérialisme en crise (FMI, UE, BCE, OCDE, OMC, etc.), leur «légitimité» et celle des gouvernements qui en appliquent les plans.

Cependant, il n’y a pas de fatalité et les classes ouvrières d’Europe, dont certains obscurantistes prétendent qu’elles appartiendraient à la préhistoire du capitalisme, ne sont pas défaites (comme ce fut largement le cas dans les années 1930, notamment en Allemagne). Elles sont certes en difficulté, essuient des revers sociaux et démocratiques et paient au prix fort le «pragmatisme» aveugle et coupable de leurs dirigeants syndicaux qui, dans le sillage des directions socialistes, prennent fait et cause pour la défense et le maintien des institutions et des politiques ultraréactionnaires de l’Union européenne. D’aucuns, attachés à leurs privilèges et saisis de panique, souhaiteraient qu’elles tombent dans le piège qui leur est ainsi tendu et se laissent entraîner dans les rais de la chienlit fielleuse et opportuniste qui va de l’UDC à Aube Dorée en passant par le FN, la Ligue du Nord italienne, le FPÖ autrichien, etc. D’autres, à gauche, se drapant de radicalité (Syriza, Podemos, Front de Gauche, etc.), prennent la relève des directions socialistes là où elles ont été discréditées, en Grèce (PASOK) et dans une moindre mesure en Espagne (PSOE), pour promettre, juré craché, de réussir là où leurs prédécesseurs «socialistes» ont échoué, c’est-à-dire d’ouvrir la voie à une «Europe sociale» dans le cadre des traités, directives et institutions antisociales et antidémocratiques de l’UE. Encore un piège!

Le temps passe, la prochaine et gigantesque crise financière a déjà un pied dans la porte, les montagnes de liquidités qui cherchent à s’investir et dégager de nouveaux profits représentent plus de dix fois le PIB mondial, les valeurs boursières sont dans les limbes de cotations purement fantaisistes (on parle de valorisations boursière réagissant à des seuils psychologiques!) , les banques sont remplies, à ne plus savoir qu’en faire, de monnaie de singe, le marché des devises sombre dans l’anarchie spéculative, la Chine est en proie à un ralentissement exponentiel (et à l’émergence de mouvements sociaux croissants et imprévisibles), la croissance étatsunienne s’opère sans hausses salariales, nous vivons toujours sous le régime de la propriété privée des moyens de production, le salariat en est toujours le pilier et le coût de la force de travail demeure, en dernière analyse, la seule variable d’ajustement tangible propre à équilibrer l’édifice capitaliste qui s’enfonce dans ses contradictions et, comme disait Marx, creuse irrémédiablement sa tombe. Ça, c’est pour les bonnes nouvelles! Les mauvaises tiennent notamment au commentaire que fait le porte-parole du «très démocratique» capital français, “Le Figaro”, pour qualifier le référendum grec du 5 juillet lorsqu’il dénonce «un coup d’Etat commis par des bolcheviks». C’est dire ce qu’en face ils seront prêts à opposer aux millions de travailleurs français, italiens, grecs, espagnols, portugais, mais également allemands (avec leurs salaires à 1 euro de l’heure) lorsque, débordant leurs directions vendues, ils se mettront en marche pour nationaliser les banques dont on voudra, une fois de plus, leur faire payer les faillites…

Seule certitude, la confrontation, celle qui ne se négocie pas dans les salons feutrés de Bruxelles, se prépare. Elle se prépare parce que nous sommes précisément en Europe, berceau du mouvement ouvrier organisé, berceau des conquêtes sociales et de la démocratie. Elle se prépare parce qu’au delà des commentaires journalistiques à la petite semaine, au delà de la morgue des commissaires européens, des propos revanchards, des menaces, des analyses plus ou moins avisées d’experts, de banquiers et d’économistes du rang, le cœur serré, des dizaines et des dizaines de millions d’hommes et de femmes, concernés, comme les grecs, par le démantèlement de leurs retraites, par les privatisations et la liquidation du secteur public, par l’austérité salariale, le chômage, la vie chère et des fins de mois de misère avaient, ce 5 juillet 2015, les yeux tournés vers Athènes pour se réjouir du OXI et dire, avec le peuple grec: «Dehors la Troïka, l’Union européenne, le FMI, les Draghi et les Juncker! Dehors la dictature des marchés financiers et les gouvernements à sa botte!».

Pour conclure, soyons raisonnablement visionnaire: la France est indéniablement l’un des principaux, sinon le principal pilier historique des institutions de la CEE (l’actuelle UE). En même temps, elle est le «maillon faible» du dispositif de Maastricht. La marge de manœuvre du gouvernement Vals-Macron-Hollande est ténue. Gouverner par décrets, à coups de 49-3, pour satisfaire les diktats de Bruxelles est pour le moins périlleux. Les divisions méticuleusement entretenues dans l’organigramme syndical de l’hexagone tendent à disparaître. La jonction CGT/CGT-FO a, c’est historique, été réalisée le 9 avril dernier (avec Solidaires et la FSU) pour l’organisation d’une journée nationale d’action (et de grève) qui a mobilisé plus de 300’000 salarié-e-s contre la Loi Macron et l’austérité. Comment ne pas en prendre la mesure? La direction de la CFDT, véritable agence de Matignon, se trouve marginalisée. Ce qui était possible en 2010 (avec le «syndicalisme rassemblé») pour conduire le mouvement dans l’impasse et offrir la contre-réforme des retraites à Sarkozy, et empêcher que son gouvernement ne tombe, ne l’est plus dans les mêmes conditions. Et puis, regardons les choses en face: le gouvernement et son président Hollande sont honnis, quant à l’Union européenne, souvenons-nous du référendum de 2005. De plus, la cure que la Commission Juncker entend faire avaler à la France n’est que très modérément moins brutale (toxique) que celle que la Troïka veut imposer à la Grèce. Quant à la Loi Macron, elle a beau avoir été décrétée, elle n’en demeure pas moins largement inapplicable. La moindre étincelle, une manifestation de masse qui dégénère, un acte de répression policière qui dérape, un syndicaliste tué sur un piquet de grève, un scandale financier de trop et c’est Mai 68 élevé à la puissance dix, les ouvriers devant, les étudiants derrière. L’atmosphère en France est électrique, la crise politique éclatante et la colère populaire totalement imprévisible. Il n’y a guère que les insipides journaux télévisés qui, par tous les moyens, tentent de le dissimuler. À la question: «à quoi voit-on qu’une situation peut devenir révolutionnaire?», Lénine répondait: «Quand en bas on ne peut plus vivre comme avant et qu’en haut on ne peut plus gouverner comme avant, cela signifie qu’on entre dans une période prérévolutionnaire». Comment ne pas s’en souvenir dans les circonstances qui, en Europe, et après le OXI grec à plus de 60%, sont celles de 2015?
Alors certes, il y a beaucoup à faire, et si l’Union libre des peuples et nations libres d’Europe est authentiquement possible, il faut savoir que ce ne le sera ni dans le cadre de Maastricht, ni dans celui des institutions de la CEE (UE), ni, pour ce qui concerne la France, dans celui de la 5ème République.

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3 Responses to “La dette, d’Afrique en Europe en passant par Athènes”

  1. Guilhem Kokot 15 juillet 2015 at 11:00 #

    Bel article !

  2. jean-pierre lefebvre 2 août 2015 at 09:22 #

    très bon texte optimiste en diable , il manque peut-être à ce mouvement le projet d’avenir , les Communs , l’autogestion qui ouvrent de vraies perspectives entre
    le tout Marché et le tout Etat ? JPL

  3. Zimmermann Michel 17 août 2015 at 00:13 #

    Cher Jean-Pierre Lefebvre, tout en m’interrogeant sur la compréhension que vous en avez eue, je vous remercie d’avoir posté un commentaire à mon texte. Vous dites qu’il est “optimiste en diable” alors qu’il annonce de grands bouleversements, du chaos et “beaucoup à faire”. De plus, il prévoit la brutalité des coups que nombre de groupes d’intérêts allant des dignitaires de Bruxelles et du FMI représentant les intérêts de l’ensemble des tenants du Capital financier et de leurs affidés, les gouvernements (partis et politiciens) et “intellectuels” aux ordres (journalistes, professeurs, universitaires, philosophes de pacotilles, etc.) en passant par les églises, les “pacifistes”, les écolos-environementalistes de tout poil et jusqu’aux bureaucrates socialos-syndicalistes vendus en qualité de laquais au maintien de la propriété privée des moyens de production sont disposés à porter aux mobilisations de masse qui ne manquent pas, d’ores et déjà, de chercher la voie du “tous ensemble”. Alors, pour ce qui est du “projet”, il ne peut être dicté d’en-haut ou par avance, il se forge dans l’action et par le mouvement. Une chose est cependant certaine, il n’y a pas de voie médiane entre économie de marché et socialisme. Quant à l’autogestion, en régime capitaliste, elle n’est autre qu’une catégorie de l’entreprise privée qui présente l’avantage, pour les capitalistes, que face à la concurrence “libre et non faussée”, les travailleurs se baissent eux-mêmes leurs salaires et se licencient entre eux…
    Non, cher Jean-Pierre, il n’y a définitivement pas de voie médiane (le mythe du capitalisme à “visage humain” a fait long feu) et l’expropriation sans indemnités et sans rachat des expropriateurs nécessite un Etat… mais un Etat qui ne soit pas un Etat bourgeois. Tout le reste n’est que ganache de crème rance sur le clafoutis de la plus pure réaction…
    Le choc se prépare, il est temps, après tant de vains bavardages et de gâtisme, de rassembler les outils de la dialectique, de s’en servir pour s’organiser et aider le mouvement à s’ouvrir une perspective (assemblée constituante souveraine, gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple pour en finir avec la dictature des marchés financiers, en finir avec les institutions de la “gouvernance mondiale”, à commencer par celles de l’Union européenne !
    Cordiales salutations
    MZ

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