Touche pas à mon Solar Impulse!


Quelle mouche a donc piqué mes compatriotes pour qu’ils s’étranglent de fureur lorsqu’on ose se poser des questions sur le planeur suisse Solar Impulse?

PAR MARC SCHINDLER

Vous savez, le grand planeur écolo qui fait le tour du monde grâce à l’énergie solaire. Pour l’instant, le bel oiseau est cloué au sol à Hawaï, batteries cramées. Il ne repartira pas avant l’an prochain, si tout va bien. Le problème: les batteries solaires ont surchauffé. Dans un bel exercice de langue de bois, la société explique: «Les dégâts aux batteries ne sont pas un échec technique ou une faiblesse technologique, mais plutôt une mauvaise évaluation du profil de la mission et du système de refroidissement des batteries». Surtout ne pas effrayer les sponsors qui ont déjà englouti 100 millions dans l’aventure et qui vont devoir passer à la caisse!

J’ai eu l’audace d’écrire sur ma page Facebook que cette panne posait le problème de la fiabilité de Solar Impulse. Malheureux! Iconoclaste! Les thuriféraires du planeur suisse se sont levés comme un seul homme pour me clouer au pilori. Touche pas à mon Solar Impulse! J’ai eu droit à tous les noms d’oiseaux: «encore un de ces journaliste pisse-froid et qui voit seulement le négatif , un vrais looser, ce mec»; «qu’est-ce que ce Marc Schindler a produit d’intéressant dans sa vie, qui ait eu un impact autre que celui d’un ventilateur à frustration?». Un excellent confrère suisse, qui a mis son talent et sa dévotion au service de cette noble cause, s’offusque quand je suggère qu’il bénéficie de faveurs du président de Solar Impulse, Bertrand Piccard, dont il partage l’hélicoptère et les repas, pour nourrir sa page Facebook. Il m’exécute sans pitié: «dès lors qu’il s’agit de reconnaître les qualités et les mérites d’esprits pionniers, novateurs et originaux, on s’écharpe sur des questions d’argent et on plaisante un peu bêtement, sans rien connaître. Tout cela est détestable et tellement révélateur de l’esprit helvétique». Un autre collègue retraité s’étonne de «ma pensée riquiqui» et m’encourage: «Allez Marc, un petit mea culpa serait bienvenu!» Au royaume des croyants, les mécréants sont jetés au cachot!

Solar Impulse est une audacieuse expérience scientifique lancée par un aventurier suisse, Bertrand Piccard, descendant d’une fameuse dynastie de savants. Son rêve: «En écrivant à l’énergie solaire les prochaines pages de l’histoire de l’aviation, jusqu’à un tour de la planète sans carburant ni pollution, l’ambition de Solar Impulse est d’apporter une contribution du monde de l’exploration et de l’innovation à la cause des énergies renouvelables. Démontrer l’importance des nouvelles technologies dans le développement durable, et bien sûr à nouveau placer le rêve et l’émotion au cœur de l’aventure scientifique.» Cet homme est un Messie de l’écologie… et un homme d’affaires avisé. Pour réaliser son expérience de vol solaire, il a réussi à convaincre de grandes multinationales suisses et étrangères (Solvay, Schindler, Omega, ABB) de sortir leur carnet de chèque. Sans compter une myriade de sociétés internationales qui ont toutes mis au pot. Au total, une addition de 100 millions.

Bertrand Piccard, l’ancien psy devenu PDG et pilote, est aussi un champion de la com’. Il se définit, en toute modestie, comme «explorateur et pionnier plus qu’humaniste et aventurier… il n’accepte aucun dogme autre que la curiosité tout azimut». Il a embarqué dans l’aventure des people, comme l’aventurier Richard Branson, le prince Albert de Monaco, le photographe Yann Arthus-Bertrand, l’écolo Nicolas Hulot, le cinéaste James Cameron, l’écrivain Elie Wiesel ou Al Gore, l’ancien vice-président américain. Il peut compter sur l’engagement enthousiaste de son épouse Michèle, qui gère sa communication sur le site Internet solarimpulse.com qui diffuse en continu messages, interviews, vidéos et photos. De quoi entretenir la flamme des journalistes dévoués à sa cause.

Bertrand Piccard se veut aussi ambassadeur de la Suisse: «La célèbre petite croix blanche sur carré rouge s’élèvera à nouveau fièrement dans les airs, cette fois au-dessus des États-Unis: une occasion de montrer que ce pays enclavé dynamique qu’est la Suisse a autre chose à offrir que du chocolat, du fromage et des banques…» Bref, un héros national auto-proclamé qui doit susciter chez tout Helvète un enthousiasme obligatoire comme les fans de Federer.

Bien sûr, les dévots de Solar Impulse ignorent les critiques des experts qui affirment méchamment: «733 kg de charge utile avec un engin fragile et coûteux de la taille d’un Boeing 747 volant deux fois moins vite qu’un dirigeable.»  Ou les ingrats qui osent: «L’avion Solar Impulse 2 n’est qu’un outil de communication écologique» qui doit rejoindre le sommet du climat à Paris, le grand barnum écolo du président François Hollande. Et si le rêve d’Icare-Piccard était un échec? Blasphème, ignominie! Comme le chantait Guy Béart: «Le premier qui dit la vérité, Il doit être exécuté.»

 

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5 Responses to “Touche pas à mon Solar Impulse!”

  1. Christian Campiche 16 juillet 2015 at 15:15 #

    Piccard a pensé pouvoir tirer toute la couverture à lui en se réservant le dernier trajet, le plus peinard, qui mène aux US et à la gloire. Mais cette fois ça n’a pas marché. Et c’est Borschberg qui restera le véritable héros de cette aventure.

  2. Oncle Phil 16 juillet 2015 at 19:03 #

    Merci!

  3. Marco Bouvard 18 juillet 2015 at 21:41 #

    Pour mémoire, voir le commentaire de Lolita2 dans
    http://www.lameduse.ch/2013/03/19/question-a-100-points-pour-patrick-aebischer/

  4. Richard Golay 19 juillet 2015 at 22:30 #

    On peut ne pas être d’accord avec vous Monsieur Schindler sans vous insulter pour autant !

    Récent propriétaire d’un vélo électrique puissant (assistance jusqu’à 45 km/h), le vendeur m’a sensibilisé sur sur plusieurs points dont les risques de surchauffe des batteries au lithium (comme celles de Solar Imulse). Je vous passe les détails, mais, la batterie, c’est “le” point sensible de cet engin !

    Ancien ingénieur de développement de procédés dans l’industrie et maintenant dans les énergies renouvelables, il est parfaitement imaginable pour moi qu’une mauvaise évaluation du refroidissement et des conditions d’utilisation en soient la cause. On peut connaître les faiblesses d’une technologie jeune sans pouvoir toujours estimer précisément ses limites !

    Vous y voyez de la langue de bois et moi j’y vois un problème technique sérieux qui justifie une réflexion et des modifications.

    En guise de conclusion : le stockage de l’électricité est une des clés(*) de la transition énergétique pour faire face au problème d’intermittence du solaire photovoltaïque et de l’éolien. Améliorer la technologie des batteries permettra de maximiser ses sources d’énergie renouvelables et de sortir du nucléaire et des énergies fossiles. Solar Impulse y contribue à sa manière, que ce soit au niveau des consciences et des développements technologiques.

    (*) j’aime toujours rappeler aussi la sobriété, je passerai probablement à vos yeux un peu moins pour le “techno” de service (je suis aussi Conseiller communal vert à Pully).

  5. Germain Correvon 20 juillet 2015 at 22:33 #

    Afin de relativiser encore un peu les exploits dont nous gargarisent des journalistes peu enclins à s’informer, il est bon de rendre hommage au pionnier Eric Raymond … rappelons que celui-ci est l’auteur de la première traversée des USA en avion solaire, c’était il y a 25 ans !!!
    http://www.solar-flight.com/projects/sunseeker-i/

    Ensuite il serait bon de poser la question soigneusement évitée jusqu’ici: Solar Impulse devait initialement voler sans escale de Nankin à Hawaii, ce qui représente deux jours de plus que le remarquable vol de Borschberg qui a relié Nagoya à Hawai … sans cette escale de Nagoya motivée par une météo adverse, quelles auraient été les chances de réaliser le projet initial au vu des problèmes de batteries …?

    Finalement, les raisons invoquées pour faire escale à Nagoya montrent que Solar Impulse n’a pas surmonté les problèmes de résistance mécanique qui ont mis fin au projet Hélios, projet dont il est à l’evidence l’héritier direct, loin de l’illusion innovante entretenue par le marketing.
    https://en.wikipedia.org/wiki/NASA_Helios

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