Ce jour-là… 24 septembre 1800 – La guerre des papiers inaugure le siècle


L’histoire reprend son souffle ce mois de septembre 1800 à Morges où une réunion de paysans refuse avec force le retour des charges féodales supprimées légalement deux ans plus tôt.

PAR ROBERT CURTAT

Pour marquer son refus, l’assemblée a fait circuler une «adresse des soussignés aux autorités du canton de Vaud» qui recueillera 4000 signatures. On rêve tout haut que le vent de la liberté va s’engouffrer aussi dans les rues étroites et les escaliers de bois de Lausanne qui conduisent au vieux château savoyard où le fragile pouvoir de la République helvétique s’est installé dans les meubles du dernier bailli bernois.

Jules Muret éternel piéton, Jean-Jacques Cart revenu à toutes voiles depuis la lointaine Amérique, Henri Monod patriote de Morges et tant d’autres auront à batailler ferme contre la réaction qui obtient rapidement le départ de Jules Muret et Jean-Jacques Cart des Conseils helvétiques. Signal de ces heures noires pour les patriotes l’«adresse anarchique», témoignage pacifique d’un certain mécontentement des sujets vaudois, sert d’allume-feu à l’autorité. Dans les villes rebelles elle envoie des cavaliers à loger chez les signataires du document. Ici, comme ailleurs ses représentants exigent qu’on abatte les arbres de la liberté.

Le groupe organisé et puissant des «châteaux» qui voudrait effacer toutes traces de la Révolution, tout en faisant payer au peuple la peur qu’il lui a inspirée veut aller plus loin. Comme le rapporte Henri Monod:

– La pire des décisions fut d’ordonner aux paysans d’acquitter les redevances féodales arriérées dont la perception avait été comme abandonnée pendant deux ou trois ans.

Expression d’une violence exercée sur le peuple paysan, des tribunaux prononceront en un jour jusqu’à cinquante saisies pour défaut de paiement des droits féodaux. Cette forme de «justice» déclenchera non pas la peur des campagnes mais la guerre des paysans (1). Pour la chronique ils seront des «Bourla Papey» (brûleurs de papiers), troupe nombreuse et par moment redoutable, commandée par Louis Reymond, un homme du peuple!

Sourde depuis moins de deux ans, la révolte soutenue par la population et la partie éclairée des élites éclate en février 1802. Après avoir forcé les portes du château de la Sarraz, la foule se saisit des archives et les brûle en feu de joie sur le Mormont. Cette scène se répètera dans une trentaine de châteaux de La Côte, du Gros de Vaud et du Nord vaudois. Début mai le mouvement paysan peut donner de la voix. Certes une troupe de villageois échoue à se faire ouvrir les archives de Lausanne mais le rassemblement de trois mille hommes qui se forme au signal d’Echichens donne la mesure de sa force.

A Morges la municipalité a bien battu la générale mais sans réunir plus de vingt hommes. Dans le désordre, cette maigre troupe a fait des prisonniers enfermés au château. Un témoin rapporte:

– Louis Reymond avait exigé et obtenu la libération des prisonniers et les titres des droits féodaux en main de l’autorité.

Comme le rappelle un chroniqueur (2):

– Le 10 mai, plusieurs centaines d’insurgés entrent en ville de Morges sous la conduite du capitaine Cart. Alarme, courriers, ordre formels, angoisse des citoyens, résolution de quelques fonctionnaires, hasard aussi: cette soirée du 10 mai a des airs de drame antique avec parfois, un peu de bouffonnerie.

Jules Muret, autre témoin de l’événement découvre à son retour de Morges, après une visite à Lausanne au «citoyen ministre», que l’armée des paysans approche de la ville.

– Vers les cinq heures du soir – explique-t-il – une colonne de deux à trois cents paysans armés traverse la ville tandis qu’une autre occupe les hauteurs (…) Il était près de onze heures du soir lorsque je fus appelé de me rendre à la municipalité (…) l’assemblée cherchait les moyens de garantir la ville des horreurs d’un siège. On me présenta un écrit qui invitait le sous-préfet à soutenir cette démarche. Je lus cet écrit à haute voix, la rédaction n’en était pas bonne mais elle exprimait essentiellement le vœu de voir s’éloigner l’orage, l’effusion de sang.

L’écrit cité par Muret est dans un porte-folio que les magistrats présentent au chef de l’armée des paysans. On imagine que Louis Reymond approuve que «par considération pour le bien public et la tranquillité générale (…) la municipalité allait au-devant de nos réclamations».

***
Cette séquence «glorieuse» pour la troupe insurgée marque en fait le commencement de la fin de l’armée des Bourla Papey. Le lendemain 11 mai, ses chefs font confiance à l’autorité en place qui leur promet l’impunité et la suppression des droits féodaux en échange de la dissolution de leur troupe. Promesse non stipulée donc aussitôt trahie par l’équipe au pouvoir qui condamne à mort les meneurs. Le drame antique évoqué plus haut connait un nouveau rebondissement car une série de revers militaires réduit bientôt à rien l’autorité du gouvernement central helvétique qui se replie sur Lausanne. Au milieu de ce tourbillon Henri Monod, préfet du Léman, est bien le seul à garder raison. Le 29 septembre, il amnistie les condamnés de la guerre des papiers et prononce la fin des droits féodaux.

(1) Antoine Rochat – dictionnaire historique de la Suisse – 2002
(2) “Morges, sept siècles d’histoire vivante”. Editions du Verseau – 1986

Robert Curtat nous a quittés en février 2015. Cet article, programmé dès l’automne 2014, était sa dernière contribution pour la Méduse.

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