Une histoire des femmes «pionnières en Suisse» fort partiale


J’avais été attiré par ce qui se présente comme «une idée séduisante», un livre censé présenter les portraits de Pionnières de la Suisse moderne, c’est son titre.

PAR PIERRE JEANNERET

Le projet était en effet intéressant, dans le cadre général d’une bibliographie qui ignore ou minimise souvent le rôle des femmes.

Malheureusement, c’est un euphémisme de dire que le résultat n’est pas à la hauteur des attentes…

Passons sur un certain nombre de maladresses de style et de germanismes dans la traduction française. Peut-on dire par exemple que les hommes mobilisés en 1939-45 sont «au front»? On notera aussi que 9 figures ont été ajoutées aux 24 de l’édition originale en allemand, «afin de donner une touche supplémentaire romande à la série». Les pionnières de la première version semblent donc avoir été essentiellement alémaniques, ce qui ne nous étonnera guère. Les portraits initiaux ont paru dans un «calendrier de l’Avent digital d’Avenir Suisse» en 2013, puis ont passé à 31 dans un livre édité par NZZ Libro en 2014. Cela explique sans doute le côté extrêmement superficiel de ces textes de deux à quatre pages, accompagnés d’une iconographie il est vrai souvent originale.

Ensuite le caractère très engagé idéologiquement de ces écrits est assez gênant. On ne s’en étonnera guère, sachant quel est le commanditaire de l’entreprise, think thank, pour ne pas dire lobby des grandes multinationales helvétiques. C’est particulièrement marqué dans le préambule, rédigé par deux dirigeants d’Avenir Suisse, cet important groupe de pression, et dans l’Introduction due à Verena Parzer Epp (A.S.) et Claudia Wirz (NZZ). Certaines phrases donnent le ton, ainsi: «Le féminisme d’aujourd’hui, avec ses tendances idéologique et planificatrice, court le risque de se muer en bureaucratie des genres manipulatrice». Quant au souhait d’égalité juridique et politique des femmes, il aurait été «confisqué par la gauche». Notons encore une page de lamento contre la «fausse piste» que serait l’introduction de quotas féminins. Le livre va donc s’attacher au «féminisme libéral» et notamment – pas uniquement il est vrai – à des femmes cheffes d’entreprise. Pourquoi pas? C’est en effet une piste souvent négligée. L’ouvrage a aussi le mérite de faire découvrir au grand public des inconnues.

Le choix opéré prête cependant à discussion. Sans nier ses mérites, on ne voit pas très bien, par exemple, en quoi la philosophe Jeanne Hersch fut véritablement une «pionnière». Encore moins la pulpeuse Ursula Andress, partenaire de ce grand féministe qu’était James Bond! Quant aux cheffes d’entreprise (Verena Conzett à la tête d’une maison d’édition, Anna-Joséphine Dufour-Onofrio dans l’univers des soieries, la femme d’affaires Elisabeth Feller, Emma Stämpfli-Studer qui dirigeait une imprimerie), on notera que, malgré leurs qualités de gestionnaires, elles ont souvent repris l’entreprise des mains de leur père ou de leur mari, et que le soi-disant «socialisme» de certaines d’entre elles relève plutôt du paternalisme social éclairé. Quant à la douce Gilberte de Courgenay qui, pendant la mobilisation de 1914-18, «recoud des boutons, tape des lettre à la machine et console les soldats qui en ont besoin», elle nous semble correspondre plutôt aux stéréotypes les plus traditionnels sur les valeurs et les activités dites «féminines». C’est un peu plus gênant quand on apprend que la journaliste Lily Abegg fut, de 1936 à 1940, la correspondante au Japon de la “Frankfuter Zeitung”, évidemment sous le contrôle absolu du régime nazi…

Mais foin de critiques! On relèvera aussi un certain nombre de beaux portraits, qui auraient gagné à être approfondis. Ce sont notamment ceux de pionnières dans un monde académique alors extrêmement machiste et hostile à l’entrée des femmes à l’Université, a fortiori à leur nomination comme professeures: Marie Heim-Vögtlin, première femme médecin suisse; Emilie Kempin-Spyri, juriste que l’ostracisme acharné de l’Université de Zurich finit par atteindre dans sa santé psychique; ou encore la mathématicienne Sophie Piccard qui, à force de volonté, réussit à se faire ouvrir les portes de l’Université de Neuchâtel. Encore un mot sur l’architecte Flora Ruchat-Roncati, première professeure à l’EPFL, à qui l’on doit de belles réalisations telles que l’entrée du tunnel de l’autoroute A 16 Transjurane.

Il y a aussi les aventurières comme Isabelle Eberhardt, les grandes voyageuses à l’image d’Ella Maillart. Et ces femmes comme Valérie de Gasparin qui, malgré ses profondes convictions chrétiennes liées au mouvement du Réveil, fonda sous le nom de La Source à Lausanne le premier établissement laïc pour les infirmières, découplé de tout vœu religieux. Sur le plan politique, la seule femme nominée est, ce qui ne surprendra pas, la radicale Lise Girardin, première maire de Genève. Relevons aussi la figure admirable de Marthe Goesteli, qui a consacré sa vie à un monument documentaire de premier plan, les Archives sur l’histoire du mouvement féminin suisse. Le livre contient donc de belles et vraies figures du féminisme. La plus engagée fut sans doute Iris von Roten, dont la vie a été récemment transposée au cinéma par Werner Schweizer sous le titre Verliebte Feinde (Amours ennemies). Mentionnons pour terminer le nom de la cinéaste Carole Roussopoulos, qui filma tous les mouvements contestataires (Mai 68, Lip, les Black Panters) et surtout féministes.

Ce livre a donc des qualités. Mais encore une fois, on regrettera son caractère trop superficiel et ses a priori idéologiques ultra libéraux exprimés avec une lourde insistance.

Tibère Adler, Verena Parzer Epp et Claudia Wirz (éditeurs), Pionnières de la Suisse moderne. Des femmes qui ont vécu la liberté, Avenir Suisse et Le Temps, éd. Slatkine, Genève 2014, 242 p., ill.

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One Response to “Une histoire des femmes «pionnières en Suisse» fort partiale”

  1. Christian Campiche 6 octobre 2015 at 12:26 #

    Il faudrait demander à Laurence Deonna et Benedict de Tscharner ce qu’ils pensent du livre, eux qui ont déjà écrit “Femmes suisses dans le monde du 17e au 21e”. L’ouvrage est paru en 2011, donc il n’y a pas si longtemps. Finalement les femmes qui ont “fait” la Suisse n’ont-elles pas été TOUTES les habitantes de ce pays?

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