Les lectures de la Méduse – Les chroniques aigres-douces de l’ami Rottet


Un jour, je reçus un courriel de Lima, signé Pierre Rottet.

PAR CHRISTIAN CAMPICHE

Ce dernier m’annonçait l’envoi d’un article et me demandait si je pouvais le publier sur la Méduse. Je dis «oui» un peu témérairement car ce ne sont pas trois petits 3000 signes, la longueur moyenne des textes figurant sur le site, qui me parvinrent, mais bien dix fois plus, l’équivalent d’une quinzaine de pages A4. Ainsi est fait le personnage, tout de démesure dans l’inspiration. Sa prose luxuriante puise dans l’observation quotidienne de son environnement. Et l’homme n’a pas les yeux dans sa poche: les jeux des enfants, le geste syncopé d’un agent de police, le déhanchement d’une femme, un rien l’étonne et l’émerveille.

Rottet, on le connaît depuis qu’il s’est «dévoyé» dans «La Balade d’une vie», son troisième livre. Cet aventurier indomptable, poète et footballeur plus qu’à ses heures, milita très activement au sein du Bélier, le mouvement autonomiste jurassien, avant de se ranger dans le journalisme après avoir sévi sur la toile, non pas celle qui appartient à la sphère numérique, mais celle qui se pose sur le chevalet. Lui sont restés le goût de la description et le sens des couleurs, deux qualités qui trouvent un terrain d’expérimentation fertile au Pérou où l’auteur passe la moitié de l’année.

Ses «Lettres» constituent très logiquement le prolongement de l’engagement narratif du baroudeur, mais dans une logique à sens unique, géographiquement parlant. Trait d’union entre un exilé saisonnier volontaire et ses contemporains fixés au pays, elles racontent un vécu fleurant l’anecdote militante. Le regard n’est jamais gratuit mais renvoie le lecteur à ses propres réflexions sur l’humanité. L’ailleurs et l’ici se confondent dans une trame qui n’a pas l’ambition de donner la leçon, seulement de sortir le destinataire de son confort et surtout de ses certitudes de consommateur de nouvelles façonné par le ronron des médias dominants, journaux «cire-pompes» aux ordres des faux-semblants ou manipulateurs de pacotille.

Il faut lire successivement les passages consacrés à l’écrivain et politicien péruvien Mario Vargas Llosa puis ceux dédiés à des vieilles dames liméniennes ou aux confidences cupidoniennes d’un complice d’ambiance nocturne éthérée pour comprendre la démarche de l’observateur alternant coups de gueule et attendrissements. Le Nobel de littérature «qui se croit sorti de la cuisse de Jupiter et n’a jamais pardonné aux indios d’avoir eu l’outrecuidance de ne pas le porter à la présidence du pays» ne mérite aucune considération à ses yeux. Les petites gens, en revanche, ont toute sa sympathie. Sans parler des travailleurs des profondeurs, ces mineurs de l’impossible qui vont gratter l’or au coeur de la forêt amazonienne.

Ce ne fut pas l’un des moindres mérites de l’ «aîné» Pierre Rottet que d’aller à leur rencontre au péril de sa santé et d’en ramener un reportage saisissant d’humanité, publié dans le quotidien la «Liberté». Les aventures autoritaires d’un Poutine, la satisfaction aveugle d’un Obama ou les médiations fort peu désintéressées d’un BHL, intellectuel mondain parisien en quête de bravos hypocrites, n’ont pas plus de chance de bénéficier de la tolérance d’un Rottet intraitable sur les thèmes internationaux qui font polémique.

Le conflit au Proche-Orient est l’un d’eux. L’analyse gagne en pertinence par le fait que l’auteur relate depuis l’Amérique du Sud, un territoire affichant une perception dissidente des choses. En reconnaissant la Palestine, «la plupart des pays d’Amérique latine, Argentine en tête, ont brisé le doux ronron de l’Union européenne et des Etats-Unis lorsqu’il s’agit du tabou Israël. Quatre pays sud-américains ont balisé le chemin de la reconnaissance bien avant les autres. As-tu vu notre presse en parler?»

Autre tabou que lèvent ces «Lettres», recueil que se doit de lire tout citoyen avide d’inédites réflexions sur l’état de la planète: l’Eglise. En journaliste qui n’a pas la langue dans sa poche et accomplit, ce faisant, sa mission d’information et d’opinion avec excellence, l’auteur se rappelle une fois de plus qu’il a travaillé longtemps à l’Agence de presse internationale catholique. Il est donc bien placé pour émettre une opinion tranchée sur les nouvelles dérives d’une Eglise otage de certaines tendances dont la moins inquiétante n’est pas l’Opus Dei, sorte de franc-maçonnerie religieuse qui surfe sur la vague intégriste. Et de s’interroger sur l’opportunité de la béatification en 2014 du père Alvaro del Portillo, successeur du fondateur de l’Opus Dei.

Ce texte est la préface du livre de Pierre Rottet “Lettres à un ami – Chroniques aigres-douces – Pour dire aux cons qu’ils sont des cons et à ceux que j’aime que je les aime “, P.R. Editions 2015, 34 chroniques et 450 pages. Pour le commander: prottet@hotmail.fr

 

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