Le journalisme d’investigation souffre des économies d’échelle dans les groupes de médias


Madame la Maire, Mesdames, Messieurs, chères consoeurs, chers confrères, vous avez eu connaissance comme moi du dernier rapport sur la qualité des médias établi par l’institut de recherche zurichois «Public et société».

PAR CHRISTIAN CAMPICHE

Il confirme ce que tout le monde sait depuis plusieurs années, les journaux, radios et télévisions subissent une défection des lecteurs et de l’audience. La lecture se perd, pas seulement dans les chaumières de nos grand-mères, mais sur le parvis des gares et dans les trains où l’infotainment, comme on l’appelle, ce mélange d’information et de divertissement, prend le pas sur le message civique. La tendance est la même pour l’information diffusée sur les ondes.

Le plus frappant est que la numérisation du paysage médiatique ne profite pas aux sites internet des titres-papier et organes audiovisuels qui ne parviennent pas vraiment à donner le change face à l’évolution informatique, du fait des habitudes des jeunes générations. Ces dernières privilégient les réseaux sociaux accessibles sur leurs smartphones. Le résultat – je cite une agence – est que plus de trois articles sur cinq qui sont transmis, «likés», «tweetés», «retweetés» ou commentés le plus fréquemment sur les sites d’information ou sur Facebook , sont des nouvelles de divertissement. Quelque 80% d’entre eux sont en outre épisodiques, c’est-à-dire sans mise en perspective, et 53% sont pourvus d’une «charge moralisante-émotionnelle.»

La principale victime de cette évolution est la qualité rédactionnelle. La qualité, la recherche du premium, vaut pour l’ensemble de la société. Je lisais hier la nouvelle de la condamnation d’un dentiste qui avait usurpé un certificat de compétence, il fraisait comme je perfore le mur de ma salle de bains. Mais personne ne passera au tribunal s’il publie un texte en se faisant passer pour journaliste. Parce que cette profession, si elle tente de se protéger en délivrant une carte de presse synonyme de qualité plus ou moins agréée, est mal définie. Elle mérite mieux, pourtant, car la presse a une responsabilité civique évidente.

Qu’est-ce qu’un media, pour qui travaille-t-il? Pour le chef de la communication d’une multinationale, pour une formation politique? J’espère que dans les écoles de journalisme on insiste suffisamment sur le rôle citoyen de la presse. Tout journaliste appartient à une communauté donnée, un village, une ville d’abord, un pays ensuite. Supprimez un journal local, vous verrez que le tissu de la région va s’en ressentir. L’étude que j’ai citée apporte un autre élément intéressant. Au chapitre de la qualité, la radio publique arrive en tête. On espère que ce n’est pas pour cela qu’elle est devenue la cible à abattre.

Il n’y a pas de petit métier dans le journalisme. Le secrétaire de rédaction exerce une activité tout aussi noble que l’enquêteur. La différence entre les deux, c’est que le deuxième souffrira peut-être davantage des économies d’échelle dans les groupes de médias où le personnel est au four et au moulin. Or l’investigation requiert un minimum de concentration, de temps et de moyens. On n’enquête pas sur la fraude fiscale ou sur les émanations nocives d’une usine d’incinération comme on monte une page de magazine people dont le contenu est repiqué sur facebook ou distribué par des agences de com. «Le journalisme, c’est de faire savoir ce que d’autres ne veulent pas qu’on sache. Tout le reste n’est que relations publiques», écrit George Orwell. Que dirait-il du chef de la cellule enquêtes du journal die Welt dont j’ai appris hier qu’il allait quitter la rédaction de ce prestigieux titre allemand pour devenir le porte-parole de la Deutsche Bank. Quel exemple ce confrère donne-t-il aux jeunes générations? Le journalisme et la com’ sont deux métiers différents, l’un sert la communauté citoyenne, l’autre cherche à l’influencer. Faut-il que des journalistes soient bien malheureux pour renier leur profession de la sorte.

La journée que les organisateurs de ces assises vous proposent a pour thème l’investigation à l’heure de wikileaks, ce réseau qui invoque la Déclaration des droits de l’homme pour lever le voile sur des lacunes de gouvernance à grande échelle en misant notamment sur la coopération de lanceurs d’alerte. Nous avons la chance de réunir aujourd’hui une très belle palette de professionnels qui vont sur le plateau et dans des ateliers débattre de ce thème qui suscite aussi la controverse, il faut le relever. Wikileaks est-il au service de l’investigation ou plutôt d’un nouveau modèle économique fondé sur l’utilisation à bon compte de données fournies par des entités plus ou moins transparentes dont on ignore parfois la motivation? Je ne doute pas que l’un ou l’autre de nos invités aura des avis tranchés sur la question et je me réjouis de les entendre.

(Allocution d’ouverture du président d’impressum, prononcée aux 4èmes Assises du journalisme, Genève, 28 octobre 2015)

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One Response to “Le journalisme d’investigation souffre des économies d’échelle dans les groupes de médias”

  1. Yasmine Motarjemi 31 octobre 2015 at 13:07 #

    Merci pour l’analyse de la situation.

    Je souhaite ajouter que malheureusement, en Suisse, sous la pression du milieu économique e.g. les multinationales, le journalisme d’investigation fait face à la censure. Je le vis personnellement et plusieurs journalistes me l’ont rapporté.
    Je sais que certains journaux ont donné l’ordre à leurs journalistes de ne pas révéler mon expérience chez Nestlé et quand un journaliste essaye d’écrire quelque chose, le texte est dilué de sorte qu’il devient insipide, sans dévoiler quoi que ce soit d’intérêt ou de critique.
    Que dire de la télévision, RTS. Après avoir diffusé un rapport sur mon expérience, elle m’a promis de suivre le procès; puis, depuis que je suis attaquée en justice pour le secret professionnel, plus rien.

    Que dire de certains journaux qui publient des interviews du PDG de Nestlé? On l’interroge sur ma personne, on lui donne ainsi l’occasion de me discréditer, mais on refuse de rapporter mon expérience et mes critiques.

    Je suis épatée de voir qu’une information telle que celle relatant la venue du PDG au tribunal est si importante que tous les journaux romands en ont fait part; mais la gestion scandaleuse de Nestlé des affaires concernant la sécurité alimentaire, ou l’affaire Coditlait aussi grave que l’affaire VW (voir le reportage un Empire en Afrique sur le site de Mme Herzog, lire sur les inécoutés de la Méduse), n’intéressent pas les journaux.

    Je pense que nous avons besoin d’une d’investigation sur… l’investigation. Savoir qui décide (et sur la base de quels critères) de l’opportunité d’enquêter et rapporter les événements.

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