Etat d’urgence en France mais pour combien de temps, et pour quel coût humain et financier?


Or donc, à en croire les médias de l’hexagone, et d’autres ailleurs, François Hollande s’est mué «en chef de guerre», après le carnage du 13 novembre dernier.

PAR PIERRE ROTTET

Un raccourci pour le moins empli d’amnésie. Sachant que le président français a multiplié les actes de guerres depuis le début de son quinquennat: Mali, Centrafrique, et depuis plusieurs mois, frappes en Irak et peu en Syrie contre l’Etat islamique. Sans oublier la ferme volonté affichée par Hollande de déloger le président syrien, y compris par les armes, il n’y a pas si longtemps.

Une conviction bien ébranlée aujourd’hui, pour un revirement supplémentaire. Mais à quel prix! La politique étrangère française, au crédit largement entamé par une succession d’hypocrisies, d’erreurs, de maladresses, de décisions erronées, paraît à présent se rallier à l’idée d’une alliance aussi large que possible. Y compris avec Assad? Aujourd’hui, la France bombarde l’EI sur sol syrien, sans aucune légitimation pourtant, sans mandat, contrairement à la Russie, sollicitée, elle, par Assad.

Chef de guerre? On se demande bien quelle mouche belliqueuse a piqué Hollande et les siens jusqu’à présent pour s’en prendre à Damas. Le contentieux historique entre Damas et Paris? Le respect de la démocratie en Syrie? Les libertés dans ce pays? Les violations des droits de l’homme et les nombreuses exactions du régime de Bachar el-Assad? Autant de raison, somme toute, qui expliqueraient l’intransigeance française. En théorie!

Il faudrait, dans ce cas, expliquer le pourquoi de l’acoquinement de Paris avec l’Egypte du militaire Al Sissi, auteur d’une répression farouche dans son pays et, surtout, du coup d’Etat qui renversera le président Morsi, pourtant élu démocratiquement. Un régime égyptien – qui a l’avantage d’avoir récemment commandé à la France 24 rafales et des tonnes de bombes – mais néanmoins guère plus fréquentable, aujourd’hui ou sous Morsi, que celui de Syrie, s’agissant des valeurs mises en avant par la France pour justifier son hostilité à l’égard de Damas. En gros, un régime égyptien guère plus recommandable que celui de Bachar el-Assad, qui fait de la répression en Egypte son plus bel argument pour maintenir dans la crainte toute velléité d’opposition. Les condamnés à mort du régime en savent quelque chose.

Mais que dire alors du copinage de Paris avec l’Arabie Saoudite, à l’heure ou Paris, par la bouche de Valls, annonçait, il y a quelques jours, de juteux contrats pour la France, de l’ordre d’une dizaine de milliards de d’euros… Il est vrai que Riyad offre plus de garanties matérielles qu’elle n’en offre s’agissant du respect des droits de l’homme, de la femme, encore et toujours empêchée de conduire une voiture, ne serait-ce que pour toucher un volant, sous peine de le souiller. Riyad, disais-je, qui passe au sabre les cous des condamnés à mort en place publique. Près de 150 décapitations depuis le début de l’année, sans compter celles à venir, et notamment la tête d’un jeune homme en attente de la perdre, avant d’être crucifié. Un barbarisme qui en rappelle d’autres, d’une armée de djihadistes par exemple. Et je ne parle pas du Qatar, dont la position vis-à-vis du financement du djihadisme est pour le moins ambiguë.
Allez comprendre cette (ces) amitiés affichée(s) par Paris octroyées au Qatar, donc, mais surtout aux puissants et mégalos roitelets du pétrole, amitié qui est allée, cet été, jusqu’à rendre inaccessible pour les habitants une plage d’une région du sud de la France, afin de donner dans la démesure des tenants de cette royauté pas davantage fréquentables qu’un Assad, qu’un Al-Sissi, voire d’un Kadhafi, à l’époque de la lune de miel entre la Libye et la France, de Sarko. Décidément, la France, de Hollande aujourd’hui, affiche une bien fâcheuse propension à jouer le chevalier blanc, qui lave plus blanc, à afficher une morale à deux vitesses.

Paris ne peut pourtant ignorer – sous peine d’incompétence – que l’Arabie Saoudite, tenante d’un islamiste rigoureux, adepte du fouet sanglant et d’une aveugle charia d’un autre monde, fondamentaliste, est pour beaucoup dans la montée du wahhabisme dans le monde musulman. Ne peut ignorer que ce pays propage le salafisme en formant dans ses universités de Riyad, de la Mecque et de Médine des milliers d’étudiants saoudiens ou étrangers. Que ce pays prône un salafisme djihadiste, à l’origine des derniers attentats, en Tunisie, notamment. Autrement dit, que ce royaume instrumente la radicalisation d’un islam – étranger à celui de l’immense majorité des musulmans dans le monde – que la France – et le monde occidental – entend combattre aujourd’hui.

Vous avez dit incohérence… D’autant plus que l’organisation autoproclamée de l’Etat islamique, n’est rien d’autre que l’incarnation en plus sanglant et radical de ce salafisme djihadiste stimulé par le wahabbisme saoudien. En d’autres termes, par des roitelets nés d’une monarchie saoudienne obscurantiste. Une monarchie pourtant choyée par la France – et les Etats-Unis, notamment. Faut dire que la région du Golfe demeure un sacré marché pour les industries de l’armement. Avec les désastres que l’on sait ces dernières années.

Dans une tribune parue le 17 novembre dans «Libération», sous le titre «Le retour du boomerang», Jean-François Bayart va au-delà du discours de la vox populi. Selon lui, les origines de ce 13 novembre sont aussi à chercher du côté de la politique étrangère de l’Europe et de la France ces quarante dernières années. «La démission de l’Europe sur la question palestinienne, l’occasion manquée avec la Turquie que l’on aurait pu si facilement arrimer à l’UE, l’alliance de la France avec les pétromonarchies… sont autant d’erreurs qui n’ont fait qu’aggraver le désastre et nourrir rancœur et radicalisation au Proche-Orient». A ses yeux, la démission de l’Europe sur la question palestinienne, dès lors que sa diplomatie commençait là où s’arrêtaient les intérêts israéliens, a installé le sentiment d’un «deux poids, deux mesures», propice à l’instrumentalisation et à la radicalisation de la rancœur anti-occidentale, voire anti-chrétienne et antisémite. «L’alliance stratégique que la France a nouée avec les pétromonarchies conservatrices du Golfe, notamment pour des raisons mercantiles, a compromis la crédibilité de son attachement à la démocratie – et ce d’autant plus que dans le même temps elle classait comme organisation terroriste le Hamas palestinien, au lendemain de sa victoire électorale incontestée. Pis, par ce partenariat, la France a cautionné, depuis les années 1980, une propagande salafiste forte de ses pétrodollars… Son alliance avec les pétromonarchies arabes a aussi conduit la France à appuyer diplomatiquement et militairement la guerre d’agression de l’Irak contre l’Iran (1980-1988) et à ostraciser ce dernier.

Pour Jean-François Bayart, la France, «non sans cynisme, a joué pendant des décennies la carte de l’autoritarisme en Algérie, en Tunisie, en Egypte, en Syrie, en Irak, en y voyant un gage de stabilité, en s’accommodant de la polarisation ethno-confessionnelle sur laquelle reposaient souvent ces régimes, en espérant que les peuples se résigneraient éternellement au despotisme que l’on estimait congénital en terre d’islam, et en laissant à celui-ci le monopole de la dissidence, rendant ainsi les successions autoritaires inévitablement chaotiques. Une cocotte-minute qui explose, ce n’est jamais beau à voir.

Après avoir conforté les dictatures, la France s’est lancée avec puérilité dans l’aventure démocratique sans voir à quel point les sociétés avaient été meurtries par des décennies d’assujettissement, et en sous-estimant la froide détermination des détenteurs du pouvoir. Puis, pour résoudre d’un bombardement magique les problèmes qu’elle avait contribué à envenimer au fil des ans, elle est à son tour entrée en guerre en suscitant de nouvelles inimitiés sans avoir les moyens de s’en préserver ».

Et l’auteur de la tribune que publie «Libération» de constater: les situations inextricables de l’Afghanistan, de l’Irak, de la Syrie, de la Libye ne sont que la résultante de ces erreurs de calcul, ou de ces calculs à courte vue… «A l’aveuglement et aux inconséquences, nous avons ajouté le déshonneur par le traitement que nous avons réservé aux réfugiés qui fuyaient les guerres que nous (ou nos alliés) avions déclenchées, en Libye et en Irak, et les autoritarismes que nous avions soutenus».

Dire que le gouvernement français a entraîné ipso facto le peuple français dans des aventures guerrières, otage des décisions du pensionnaire de l’Élysée, est un euphémisme.

Aujourd’hui, à l’heure d’un bilan provisoire d’une attaque sans précédent sur sol français, la France, les Français, affolés avec raison en raison des événements – mais jusqu’à quand le supporteront-ils? -, otages, donc, des errements des pouvoirs ces dernières années en matière de politique extérieure, s’interrogent sur les mesures sécuritaires à prendre. Sur l’Etat d’urgence décrété, dans une France plus insécurisée que jamais. Comme l’Europe du reste. Etat d’urgence? Et pour combien de temps, et pour quel coût humain et financier face à un ennemi fondu dans une masse de victimes potentielles. L’hydre terroriste fait à ce point régner un sentiment de terreur que la Belgique et l’Allemagne n’ont pas hésité à annuler des rencontres de football. Cédant lamentablement aux menaces. Comme si ces dernières étaient ciblées dans le temps. Une sacré défaite face à des adeptes de l’obscurantisme, fanatisés et sans état d’âme, la haine chevillée dans leur cerveau ravagé, déshumanisé. En somme, une poignée de salauds, de bombes à retardement fabriquées au fur et à mesure que se conjuguaient les grossières erreurs accumulées ces dernières années par certains pays occidentaux au Proche-Orient. Et donc aussi de la France. Y compris celle de Hollande!

Lire aussi: “Lettres à un ami – Chroniques aigres-douces – Pour dire aux cons qu’ils sont des cons et à ceux que j’aime que je les aime” , P.R. Editions 2015, 34 chroniques et 450 pages. En vente chez Payot Fribourg et à la Librairie Basta à Lausanne. Pour le commander: prottet@hotmail.fr

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