Le Marignan de Hodler – et autres triomphes de l’art


Il fut un temps où les expositions bêtement monographiques dominaient le marché.

PAR PHILIPPE JUNOD

Relevant souvent de l’hagiographie, ces manifestations s’interdisaient ainsi toute mise en contexte des œuvres, de peur de troubler l’acte d’adoration et de nuire à l’aura du génie mis en vedette. Cette négation de toute perspective historique ne faisait d’ailleurs parfois que relayer une méfiance exprimée par certains artistes eux-mêmes.

Aujourd’hui, la doctrine a changé, et la mode est au mélange de l’ancien et du moderne, dans l’espoir un peu naïf de faire dialoguer le présent et le passé, comme si la simple juxtaposition pouvait tenir lieu d’interprétation ou provoquer un vrai dialogue. Or le triomphe, dans l’art contemporain, de l’esthétique du collage, inaugurée par le mouvement Dada, n’est pas sans tenir une part de responsabilité dans cette dérive. Mais un procédé qui nous a valu tant de chefs-d’œuvre d’imagination créative ne garantit pas nécessairement la pertinence d’un accrochage. Et les “curateurs” – néologisme franglais aux relents douteux – qui se prétendent créateurs et dont l’importance ne cesse de croître, n’ont pas toujours le talent des artistes, voire d’un Harald Szeemann [1]

Il faut être moderne, de son temps. Cette rengaine a trop servi, et souvent à mauvais escient. On la retrouve dans la représentation de certains opéras, où l’hypertrophie du rôle du metteur en scène imbu de son pouvoir n’est pas sans rappeler celle du commissaire d’expositions [2] . Il faut actualiser, nous dit-on. Mais les chefs-d’œuvre du passé ont-ils vraiment besoin d’être transposés dans le monde contemporain pour transmettre leur message ? Que gagne-t-on à faire entrer Don Giovanni à moto sur la scène, ou à situer le Venusberg de Tannhäuser dans une maison de passe? On ne peut que s’interroger sur les effets d’une telle démagogie infantile.

Un exemple significatif de cette aberration nous est fourni par une exposition du Kunsthaus de Zurich, qui prétend conférer une nouvelle actualité aux grandes machines, parfois méprisées, de Ferdinand Hodler, en les présentant “dans un nouveau contexte”. Il s’agit en fait d’un accrochage entrelardé d’œuvres d’Anselm Kiefer, Sigmar Polke et Fischli/Weiss. “Cette confrontation temporaire permettra une nouvelle approche d’un pan important de l’œuvre de Hodler“, nous dit-on. Mais cette tentative de réhabilitation, méritoire en soi, fait preuve en l’occurrence d’une maladresse qui frise parfois le comique involontaire en multipliant les coqs à l’âne saugrenus. C’est le mariage de la carpe et du lapin. Certes, tout rapprochement crée du sens – mais aussi du non-sens. Et comparaison n’est pas raison.

Qu’on en juge par quelques exemples tirés de la présentation de l’exposition: “Un casier à couverts de Fischli/Weiss par exemple, vide et ne contenant donc ni couteaux ni fourchettes, commente laconiquement l’impressionnante fresque où Hodler montre la retraite des soldats battus de Marignan, avec leur nécessaire de combat (épées, hallebardes et piques) désormais incapable de remporter la victoire.” La preuve par l’absence… ou par la géographie: les historiens de la Renaissance italienne seront sans doute surpris d’apprendre que le Christ portant sa croix de Bartolomeo Montagna “prend sens à côté de l’extraordinaire tableau de Hodler, aujourd’hui encore très impressionnant, montrant un lutteur blessé et couvert de sang“. La justification de ce rapprochement farfelu? “Il a été peint vers 1515 en Italie du Nord, soit exactement à l’époque de la bataille de Marignan, et à proximité du lieu où elle s’est déroulée, en Lombardie.” Ce type de raisonnement, si l’on peut encore employer ce terme, se retrouve dans la tentative d’explication de la présence du tableau de Kiefer, qui “thématise à mi-mots, à partir d’un tabouret, d’un récipient et de quelques paroles, le personnage du héros mythique Parsifal, auquel est consacré l’opéra de Wagner, d’ailleurs composé à Zurich.” [N.B. les peintures de Hodler étaient destinées au Musée national de Zurich.] Mais c’est une logique gravitationnelle qui est invoquée pour fonder un autre rapprochement: “Enfin, l’immense tableau de Sigmar Polke, «Lévitation» de 2005, apporte à sa façon une «élévation», également figurée de toute autre manière dans le “Cortège des gymnastes” de Hodler.” De l’art de prendre les spectateurs pour des imbéciles …

Quant aux autres moulages d’objets du tandem Peter Fischli / David Weiss (un mur, une racine, un pouf, une étagère, un tiroir, un vase, une stewardesse, etc), ils laissent le visiteur pantois devant cet inventaire à la Prévert. “Malgré leurs énormes différences, les œuvres du duo d’artistes reflètent, sur un plan pour ainsi dire quotidien, certains éléments des tableaux de Hodler et les rendent à nouveau accessibles”, nous promet-on. Mais leur présence relève plutôt du canular, voire du cadavre exquis, plus proche de Lautréamont (la fameuse rencontre d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection) ou de l’humour des deux artistes zurichois que de l’esprit des études de Hodler pour la bataille de Marignan, que ces rapprochements sont censés éclairer.

Peut-on vraiment conclure que cette expérience “met aussi en lumière la qualité profondément artistique des sujets”, qu’elle permet au visiteur de “porter un regard libéré sur ces peintures” et fournit” un cadre de référence qui défiera [sic] les tableaux pour la plupart monumentaux de Hodler“? Le contre-sens culmine enfin dans cette déclaration: “Le rapprochement d’œuvres de Hodler avec d’autres travaux d’une époque, d’une conception et d’une facture différentes permettra d’en activer et d’en redécouvrir le noyau historique.

 A chacun sa conception de l’histoire. Celle-ci semble malheureusement gagner du terrain et, bien que caricaturale, l’expérience zurichoise en est exemplaire. Il est temps d’oser dire que l’empereur est nu, tant il est vrai que cette manie d’introduire à tout prix l’art contemporain dans les musées et les monuments historiques est contagieuse, et que les réussites y sont rares.

[1] Nathalie Heinich, Harald Szeemann, Un cas singulier. Entretien, Paris: L’échoppe, 1995.

[2] Philippe Beaussant, La malscène, Paris: Fayard, 2005.

Kunsthaus Zürich, jusqu’au 3 janvier 2016

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2 Responses to “Le Marignan de Hodler – et autres triomphes de l’art”

  1. Paul Bissegger 21 novembre 2015 at 17:56 #

    Magnifique critique, qui décape avec humour non seulement ce ratage particulier, mais plus généralement toutes sortes de démarches culturelles stupides, frappées d’un navrant manque de recul historique. Lacune dont sont inconscients, hélas, bon nombre de ceux qui ont la prétention de façonner le monde: politiques, architectes, conservateurs en tous domaines et cultureux de tout poil. Bravo pour cette analyse pétrie du courage et d’intelligence!

  2. Christian Campiche 22 novembre 2015 at 11:14 #

    A lire absolument “Ars Attack” de Angelo Crespi, pamphlet sur l’art contemporain:

    http://www.johanandlevi.com/scheda.php?libro=84

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