Youssef Qaradawi, le cheikh qui justifie les attentats-suicides


Alors que l’islam interdit le suicide, le fondateur du Conseil européen de la Fatwa encourage les «opérations-martyrs». Pour l’instant, les organisations islamiques européennes ne se bousculent pas pour le désapprouver.

PAR IAN HAMEL

Quatre jours après les attentats du 13 novembre 2015, le cheikh Abdallah ben Nasser Al-Thani, Premier ministre du Qatar, est reçu à l’Elysée. Il assure François Hollande de son «plein soutien» dans la lutte contre l’Etat islamique. Un appui d’autant plus ambigu, que de nombreux experts estiment que de riches donateurs du Golfe (Arabie saoudite, Koweït, Qatar) ont contribué à la montée en puissance du groupe djihadiste. Cet engagement en faveur des terroristes ne se fait pas qu’en versant de l’argent, mais aussi par des prêches.

Le 30 janvier 2009, intervenant sur la chaîne qatarie Al-Jazeera, Youssef Qaradawi déclare que «tout au long de l’histoire, Allah a imposé [aux juifs] des personnes qui les puniraient de leur corruption. Le dernier châtiment a été administré par Hitler (…) C’est un châtiment divin. Si Allah veut, la prochaine fois, ce sera par les mains des croyants». On imagine un prédicateur hurlant, la bouche tordue par la haine. On découvre un vieillard paisible et souriant. D’origine égyptienne, mais naturalisé qatari, le cheikh Youssef Qaradawi, formé à Al-Azhar, l’université du Caire, aujourd’hui âgé de 89 ans, est l’un des plus prestigieux théologiens du monde musulman. En 1997, il a fondé à Londres le Conseil européen de la Fatwa et de la Recherche (European Council for Fatwa and Research), fédérant 27 organisations islamiques européennes, notamment la puissance Union des organisations islamiques de France (UOIF).

Officiellement, ce Conseil affirme défendre la voie du «juste milieu» ou «wassatiyya», très proche des Frères musulmans. Il y a quelques années, Qaradawi avait cautionné un texte de Yousouf Ibram, alors imam de la Grande mosquée de Genève, qui encourageait les musulmans en Europe à ne plus répudier leurs femmes sur un coup de tête. En clair, le Conseil s’autorise quelques dérogations destinées à faciliter la pratique des prescriptions de l’islam dans le cadre européen. Comme la possibilité de consommer du vinaigre fabriqué à partir d’alcool, ou d’autoriser sa femme à ouvrir la porte au facteur en cas d’absence du mari. Bref, le cheikh Youssef Qaradawi, auteur de l’ouvrage “Le licite et l’illicite en Islam”, est parfois présenté dans le monde musulman comme un modéré.

Lever les interdictions

Le journal “Le Monde”, qui lui avait consacré un grand portrait en 2004, débutait l’article par: «Si l’islam mondial avait un chef, ce serait lui. On le voit partout. Les médias (…) ont propulsé sur les écrans son regard malicieux derrière des lunettes argentées, sa barbe blanche et son turban d’ouléma». L’auteur du présent article, qui l’a interviewé à deux reprises, à Istanbul (Youssef Qaradawi est tout à gauche sur la photo Ian Hamel) et à Doha, garde effectivement le souvenir d’un vieux monsieur très calme et très réfléchi, qui affirmait ne pas comprendre pourquoi autant de capitales européennes continuaient à lui refuser leurs territoires.

Si l’islam interdit le suicide, il proscrit aussi de s’en prendre aux femmes et aux enfants. Pourtant, Youssef Qaradawi apporte son soutien au Hamas, justifiant le recours aux attentats suicides en Israël. «Les opérations du Hamas sont le Djihad et ceux qui [les accomplissent et] sont tués, sont considérés comme des martyrs», a-t-il déclaré en 2001, ajoutant que la société israélienne est une société militaire, «tous les hommes et femmes sont soldats. Ils sont dans leur totalité des troupes d’occupation (…) Et si un enfant ou un vieux est tué dans ces opérations, il n’est pas visé, mais c’est par erreur, et en conséquence des nécessités absolues de la guerre, et les nécessités absolues lèvent les interdictions».

Les «opérations-martyrs»

Cet ancien dirigeant des Frères musulmans égyptiens (il a été depuis déchu de sa nationalité égyptienne) a d’ailleurs débaptisé les attentats suicides pour les appeler «opérations-martyrs», considérant que «c’est l’arme que Dieu a donnée aux pauvres pour combattre les forts. C’est une compensation divine». Pour le cheikh, qui a longtemps animé sur Al-Jazeera «Ach-Chari’a wa’l Hayat» (la charia et la vie), ce soutien aux «opérations-martyrs» ne concerne pas qu’Israël, mais bien tous les pays en guerre contre les musulmans, de la France aux Etats-Unis (en passant par la Serbie durant la guerre au Kosovo).

Alors que le Conseil européen de la Fatwa et de la Recherche regroupe les 27 associations qui forment la Fédération des organisations islamiques en Europe (FOIE), les mises en cause de Youssef Qaradawi sont inexistantes. Le chercheur français Haoues Seniguer, docteur en science politique, s’étonne également que Tariq Ramadan, présenté comme un réformateur de l’islam, capable de jeter les ponts d’un dialogue serein des civilisations entre l’Orient et l’Occident, n’ait jamais pris ses distances avec l’ouléma qatari. C’est même lui qui a parrainé le Centre de recherche sur la législation islamique et l’éthique, créé en 2012 à Doha, et dirigé par le Suisse Tariq Ramadan.

 

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