Orfeu Negro à l’heure du dernier marchand de cravate carioca


Il faut voir ou revoir sur YouTube ce superbe film franco-brésilien de Marcel Camus qui a obtenu la Palme d’Or au festival de Cannes en 1959.

PAR ALBERT EBASQUE

Sur un texte original de Vinicius de Moraes, «poète et diplomate, le Blanc le plus Noir du Brésil» comme il se définissait lui-même et avec une musique du Maître Antonio Carlos Jobim, la trame fut d’abord une pièce de théâtre sur la base du mythe grec d’Orphée et Eurydice transposé dans le Rio de Janeiro de la fin des années cinquante.

Pour ceux qui connaissent la «Cidade maravilhosa», revoir cette ville à cette époque est un vrai plaisir dont il ne faut pas se priver. Ce film avait d’ailleurs largement contribué à faire connaître au monde entier le carnaval et son ambiance débridée. Puis en 1964, un autre film à succès avec Jean-Paul Belmondo et Françoise Dorléac, «L´homme de Rio» avait aussi montré les beautés de la ville tout en poussant jusqu’à la nouvelle capitale fédérale en train de sortir de terre, Brasilia.

Mais ces deux œuvres qui ont maintenant plus d’un demi-siècle nous livrent une image déformée et dépassée de ce Brésil qui a tant changé et tant évolué au cours de ces dernières années. Car à cette époque éloignée, les citadins autochtones ne s’étaient pas encore totalement affranchis des usages européens. De telle sorte que l’on pouvait voir couramment dans les rues des hommes en costume blanc et cravate ainsi que de jolies femmes en tailleur et chapeau, et ce malgré la chaleur moite de ce beau pays tropical. De nos jours, shorts, bermudas, marcels et jeans troués ont remplacé les costumes de ces messieurs et les chapeaux de ces dames. Et le dernier magasin de cravates de Rio a dû fermer ses portes il y a une bonne vingtaine d’années.

Pour en revenir à Orfeu Negro, le héros vit dans une favela que l’on imagine se trouver sur une colline entre Botafogo et Copacabana d’où l’on aperçoit le Pain de Sucre. La vue y est absolument splendide et le film se termine d’ailleurs sur un lever de soleil symbolisant la renaissance et le renouveau après les évènements tragiques qui viennent de se produire. La favela est vraiment «clean» et la joie des gens vivant dans ce qui ressemble à un petit paradis fait très envie. Mais aujourd’hui la réalité est fort différente avec la violence, la drogue, les bandes organisées, les descentes de la police militaire et tout ce qui s’apparente de près ou de loin à l’enfer sur terre. Le Brésil de 2016 n’est donc plus du tout celui de 1960 et une nouvelle version du film de Marcel Camus devrait prendre en compte ces changements sociaux. Ainsi, le héros ne serait sans doute plus un sympathique conducteur de tramway et Eurydice ne serait certainement plus une jeune fille naïve débarquant de sa province. Il faudrait trouver d’autres situations plus actuelles afin que le spectateur puisse aisément s’identifier à ces deux personnages. En outre, s’agissant d’une belle histoire d’amour dans un très beau paysage, il n’est pas certain que le Rio que nous connaissons aujourd’hui puisse servir de décor à un «remake» de ce morceau d’anthologie.

Il reste que ce film est une réussite qui méritait sa récompense cannoise. Il est totalement en marge du «Cinema novo» brésilien des années cinquante et soixante ayant influencé la Nouvelle vague européenne. Mais Glauber Rocha et Nelson Pereira dos Santos, par exemple, montraient la dure réalité de tous les jours. Et c’est peut-être aussi pour cela qu’Orfeu Negro connut un tel succès avec des gens simples mais heureux vivant dans un univers paradisiaque. Car le cinéma, c’est d’abord et avant tout du rêve. Merci à toi, Vinicius, pour ce chef d’œuvre…. et Saravah!!

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