Lettre de Lima à un ami lecteur – Brexit, vraiment?


Brexit, vraiment?

PAR PIERRE ROTTET

A bien y réfléchir – ça m’arrive, surtout depuis le Pérou, mon terrain de prédilection pour observer l’actualité -, je pense qu’il n’y aura pas plus de Brexit qu’une victoire de l’Angleterre à l’euro de foot. Ma théorie est simple, d’autant que l’équipe de football d’Angleterre s’est d’ores et déjà empressée de me donner raison. Alors, j’observe ce grand théâtre guignol qu’il nous est donné de suivre depuis quelques jours maintenant, et qui abreuve ma réflexion sur les acteurs de ce mélodrame.

Tu le sais tout comme moi, le référendum britannique n’est rien d’autre qu’une consultation. Qui pourrait bien s’avérer n’être une entourloupe au final. Une entourloupe de plus! Comme tu le sais, Cameron est à la la base d’un référendum annoncé alors en pleine campagne électorale gagnante pour son parti conservateur. Il pensait également triompher le 23 juin, afin de jouer sur deux tableaux. Mais la baffe reçue lors de ce référendum l’oblige à démissionner en même temps qu’il se défait du dossier euro, histoire de laisser à son successeur le soin de faire le ménage. Ceci pour l’aspect numéro un de l’analyse.

On passe au second point: on nomme un successeur. Un successeur étranger à l’initiateur du référendum. Qui demain, dans un mois ou dans trois ou plus, va se prévaloir d’un droit constitutionnel, avec l’appui des parlementaires, dans leur majorité, pour faire marche arrière, afin de gagner du temps pour ne pas appliquer le résultat d’un référendum qui pourrait alors passer pour consultatif. Donc aux oubliettes. C’est du reste avec cet espoir que des millions de référendaires signent une pétition pour un nouveau vote, arguant notamment d’une pauvre communication sur le sujet.

On enchaîne, si tu veux bien. Dans quelques semaines ou dans quelques mois, un nouveau gouvernement sera mis en place, avec un nouveau Premier ministre et d’autres ministres. Le tout pour justifier et avaliser le choix du nouveau Premier ministre, du gouvernement et des chambres britanniques à savoir déclarer non constitutionnel le référendum. Ce qui aura pour effet escompté de calmer les quelque 3,5 millions de citoyens qui réclament à ce jour la mise sur pied d’un nouveau référendum.

Enfin, et pour calmer le jeu, donner à croire que les acteurs politiques agissent, on temporise. Et on gagne du temps… On comprend ainsi mieux pourquoi Bruxelles et Berlin – rejoint par Hollande ensuite – feront en sorte de ne pas brusquer les choses… le temps que Cameron f… le camp… et que les nouvelles personnes en place détricotent cette version du Brexit.

Pas étonnant, dès lors, de lire dans le «Financial Times» que le Brexit n’est pas encore définitivement scellé. C’est du moins ce que le quotidien fait valoir, relevant au passage qu’il ne perd pas espoir d’assister à un heureux revirement en cas de nouveau scrutin. Pour l’éditorialiste du journal, «il existe en Grande-Bretagne et en Europe un centre modéré qui devrait être en mesure de négocier un accord permettant à la Grande-Bretagne de rester au sein de l’UE. Comme tous les bons drames, l’histoire du Brexit a été choquante, dramatique et déconcertante. Mais on ne connaît pas encore le fin mot de l’histoire». Le fin mot de cette histoire. De ce théâtre joué par de mauvais acteurs.

Brexit, vraiment? Par ici la sortie? Place au grand théâtre guignol du monde politicard, de Londres à Bruxelles, de Paris à Berlin, en passant par Madrid et Rome. Un théâtre guignol largement écrit par les hommes d’Etat et bien plus largement encore par les médias. Ravis de l’aubaine ainsi offerte ces jours. C’est du reste pour cela qu’ils existent, non? Pour informer, dit-on. Quitte à le faire de façon bien complaisante, la critique en veilleuse, souvent, pour relayer les affirmations des mauvais acteurs qui composent partout en Europe cette sinistre pièce de théâtre qu’est ce Brexit. Que le bon peuple est censé comprendre. Rien ne lui est du reste épargné sur les écrans, dans nos radios et nos journaux, et surtout pas les insipides experts, pour tenter de situer le niveau de la catastrophe, du séisme. Autrement dit pour évaluer les retombées de ce Brexit sur les places financières du monde; les retombées pour ces pauvres traders qui jouent à journée faite avec les milliards des spéculateurs; pour aussi s’inquiéter du sort de ces pauvres banques «qui n’aiment pas l’instabilité».

Bref, tu l’as compris, pour se repaître de la cata qui nous tombe dessus, avec en sus ces bourses qui dévissent, en chute libre, pour la livre sterling et sa dévaluation, qui fait le bonheur des spéculateurs toujours à l’affût pour pouvoir remplir à coups de millions leurs tirelires. Marrant, hein, cette préoccupation affichée pour ceux qui font leurs emplettes au fric sur les marchés du monde de la finance, un peu partout, y compris à New York et à Tokio. Sinon la plupart du temps sur le dos des dociles travailleurs.

La crise, les crises… et la bourse, les bourses qui plongent, disais-je. Tu parles d’une préoccupation pour les petites gens. Qui existent dans cette Europe. Aucune fois, oui, tu t’en es sans doute aussi rendu compte, j’ai vu, lu, entendu ou écouté quelqu’un ou quelqu’une pour s’inquiéter dans les médias ou les chancelleries du sort de ces millions de gens, tu sais, ceux qu’on nomme  petits employés, ou encore ouvriers, quand ils ne sont pas chômeurs.

Les petites gens, il est vrai, dont les emplois dépendent bien trop souvent et malheureusement de ceux qui s’amusent à amonceler leur fric. Qui dépendent des bourses volatiles ou bassement immorales. Des petites gens, des travailleurs, des bosseurs qui n’en ont rien à f… des états d’âme de Juncker, d’une Merkel, d’un Hollande ou d’un Cameron. Qui n’en ont rien à f…. Mais dont ils sont les victimes. Et ça, mon cher, c’est la cata. La vraie. Qui pourrait bien un jour retomber sur ceux qui jouent à les ignorer, à longueur d’année! Je m’en réjouis à l’avance!

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2 Responses to “Lettre de Lima à un ami lecteur – Brexit, vraiment?”

  1. Pierre-Henri Heizmann 29 juin 2016 at 07:10 #

    Bravo pour votre coup de gueule! La condescendance affligeante de notre chère et mais aussi très chère média d’état, la RTS, qui ânonne jour après jour les mêmes sornettes, a une fâcheuse tendance, je dois l’avouer, à me déprimer. Merci à vous intervenant-e-s de la Méduse qui apportez une vision décalée et pertinente, et révèle que nous sommes finalement nombreux à encore penser.

  2. michelle 29 juin 2016 at 19:57 #

    Depuis le 24 juin je me suis affranchie du TG, je ne me sens pas moins informée, mais l’esprit plus dégagé.

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