Héros en Bulgarie, inconnu en Suisse


Depuis quelques jours, la Bulgarie honore la mémoire d’un Suisse décédé il y a tout juste cent ans. Considéré dans ce pays comme un héros national, Louis-Emil Eyer est à l’origine du développement de l’éducation physique dans les écoles bulgares. En Suisse, ce pionnier est, en revanche, inconnu.

PAR MIROSLAW HALABA

On le voit un peu partout en Bulgarie, inscrit en caractères cyrilliques. Le nom de Louis Eyer figure sur les plaques de rues. Une artère importante de la capitale, Sofia, s’appelle Louis Eyer, tout comme le stade municipal de Silistra, bourgade située au nord-est du pays. Décédé à l’âge de 51 ans, lors de la Première Guerre mondiale sur le front greco-bulgare, le 2 septembre 1916, ce Suisse a joué un rôle clé dans l’histoire de la Bulgarie.

Une plaque de rue à Sofia au nom de Louis Eyer. Photo: Archives Marc Lettau

Une plaque de rue à Sofia au nom de Louis Eyer.
Photo: Archives Marc Lettau

D’origine bernoise, né à Bex (VD) en 1865 et ayant habité à Vevey, Louis Eyer avait quitté la Suisse en 1894, en compagnie de neuf enseignants, maîtres de gymnastique, pour jeter les bases du sport scolaire dans ce pays des Balkans, qui venait de se libérer de l’occupation ottomane et qui souhaitait se développer. Il répondait avec ses collègues à l’invitation du ministre bulgare de l’éducation, qui, lors d’une visite en Suisse, avait été enthousiasmé par l’une des premières fêtes de gymnastique.

Une activité prolifique

Bien que n’étant pas enseignant, mais mouleur dans une fonderie veveysanne, Louis-Emil Eyer s’est passionné pour sa tâche, bien décidé à rester en Bulgarie au-delà des trois ans pour lesquels il avait été engagé. Il développe une activité pour le moins prolifique. Bon gymnaste, mais sportif polyvalent, il introduit dans les programmes scolaires des sports encore inconnu en Bulgarie comme la lutte, le tir à l’arc, l’athlétisme, le football, la boxe.

Il enseigne le sport dans diverses villes du pays et rédige un manuel d’enseignement de cette discipline. Il est à l’origine de la création de la principale association sportive bulgare et de la première grande manifestation gymnique – c’était à Varna en 1900 – sur le modèle helvétique de la fête fédérale de gymnastique. «Louis Eyer a eu le mérite d’introduire en Bulgarie la polyvalence du sport», explique Marc Lettau, journaliste bernois, auteur du seul article fouillé paru jusqu’ici et consacré à cet expatrié suisse.

Amoureux de la Bulgarie, qu’il désignera comme sa “seconde patrie”, Louis Eyer montrera aussi son attachement à ce pays en s’engageant dans l’armée bulgare durant la Deuxième guerre des Balkans. Il deviendra officier, il sera décoré. Dans un ouvrage, édité à Vevey, «Pro Bulgaria», il défendra la position de la Bulgarie dans ce conflit. Lors de la Première Guerre mondiale, c’est encore comme volontaire qu’il s’engagera aux côtés des soldats bulgares. Il y perdra la vie, terrassé par une infection.

Une mémoire restée vivace

La mémoire de «ce Suisse au cœur bulgare», considéré comme un héros national, est restée vivace en Bulgarie. «Les Bulgares qui connaissent son histoire le vénèrent, et pour ceux qui ne la connaissent pas, Louis Eyer reste une référence en matière d’éducation sportive», explique Marc Lettau. Chaque année, des joutes sont organisées en sa mémoire. Un film retraçant sa vie, réalisé il y a deux ans, a été projeté dans la plupart des agglomérations du pays. «Grâce à ce document, on a constaté un net regain d’intérêt de la population pour Louis Eyer», indique Meglena Plugtschieva, ambassadrice de Bulgarie en Suisse.

Un événement, important en termes symboliques, s’est, par ailleurs, déroulé en novembre 2015 à Sofia. Pour les descendants de Louis Eyer, dont son petit-fils, Louis Kosta Eyer, qui vit dans le Nord vaudois, leur ancêtre est un personnage de l’histoire bulgare. Aussi, ont-ils décidé de remettre officiellement à l’Etat bulgare des effets personnels ayant appartenu à Louis Eyer: son sabre d’apparat, des médailles, un tableau le représentant.

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Louis Eyer avait lancé la mode des autogrammes. Photo: Archives Marc Lettau

La présence permanente de Louis Eyer dans la mémoire bulgare n’est pas due au hasard. «Par sa personnalité et son origine, il a réussi à rebondir à chaque période de l’histoire du pays», commente Marc Lettau. Louis Eyer a, en effet, toujours été un modèle, que ce soit avant la période communiste, pendant ou après. Il était fils d’ouvrier, il était officier dans l’armée bulgare, il était le représentant d’un pays démocratique que les Bulgares ont toujours admiré.

Commémoré en Bulgarie

Cet anniversaire a-t-il été célébré? En Bulgarie, assurément. Le 1er septembre a eu lieu le vernissage d’un livre consacré à Louis Eyer, rédigé – pour l’instant en bulgare seulement – par deux historiens bulgares et par Marc Lettau, auteur du volet helvétique du personnage. Une grande manifestation de commémoration a été organisée le 2 septembre par l’académie militaire et par l’académie du sport. Les villes de Lom, de Silistra et de Rousse, où Louis Eyer avait été actif, ont agendé divers événements durant l’année. En Suisse, à Vevey, en revanche, rien ne s’est fait jusqu’à présent, si ce n’est, le 30 août, la présentation, en avant-première à Berne, en petit cercle, du livre consacré à Louis Eyer.

Notre pays ignorerait-t-il cet acteur important de l’histoire bulgare? Le snoberait-il? Marc Lettau ne le pense pas. Si Louis Eyer n’a pas marqué les esprits dans notre pays, c’est qu’il s’est fondu parmi les milliers de Suisse qui avaient quitté le pays pour faire carrière ou pour fuir la pauvreté qui régnait à cette époque en recherchant une vie meilleure ailleurs.

Et la Bulgarie était l’une de leur destination, ce qui permit aux deux pays d’entretenir pendant plusieurs années des relations bien plus intenses qu’aujourd’hui. Nombreux étaient les Bulgares qui avaient étudié à Genève. La liste des personnalités suisses – ingénieurs, architectes, banquiers, hommes de sciences ou de lettres – ayant joué un rôle dans le développement de la Bulgarie est longue. Quelques exemple: l’Appenzellois Daniel Naef planifia les parcs et les avenues de Sofia, l’Argovien Theodor Hünerwald fut l’architecte de la capitale, le Genevois Louis Roquerbe travailla comme ingénieur pour les chemins de fer bulgares. Pas étonnant donc que Louis Eyer soit resté dans l’ombre. En Suisse, en tout cas.

L’auteur est journaliste indépendant

Louis Eyer (au centre) était un fervent de gymnastique. Photo: Archives Louis Kosta Eyer

Louis Eyer (au centre) était un fervent de gymnastique.
Photo: Archives Louis Kosta Eyer

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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