L’économie des sourires, smileys are watching you


Il est désormais coutumier de s’exprimer avec des émoticônes (smileys).

PAR ONCLE PHIL

Si coutumier que ces symboles ne fleurissent pas uniquement les messages électroniques d’ados rivés à leur smartphone, mais ils grouillent dans toutes sortes d’enquêtes à tel point qu’on ne se rend pas vraiment compte de les utiliser. Même dans les toilettes de l’aéroport de Genève, trois boutons permettent aux voyageurs qui les souillent de dire s’ils sont mécontents “:-(” satisfaits “:-|” ou contents “:-)” de leur “expérience urinaire”. C’est pratique, pas besoin de faire de longs discours pour demander quelle partie de la cuvette ou du papier hygiénique ils ont préférée: il suffit d’appuyer sur le bouton et la valeur de “l’expérience du consommateur” est enregistrée. Dans ce même aéroport, les toilettes ne sont pas les seules à être équipées de ce baromètre à trois têtes. Le voyageur peut ainsi noter son “expérience au café-bar” ou encore son “expérience au duty free”, tout ça sous les yeux des vendeurs qui sourient poliment, imitant le bouton vert du baromètre qui les surveille. Le client est roi, il faut sourire au client, sinon le client ne sera pas content et il ne voudra plus consommer.

Bien que cette obligation de sourire commence à gangréner les boutiques de marques internationales dans les pays d’Europe de l’Est, il réside encore des endroits où les commerçants continuent à adopter l’expression faciale qu’ils souhaitent: s’ils ont décidé de ne pas sourire parce qu’ils sont bougons ou que, tout simplement, ils se contentent de fournir le service et rien de plus, ils s’épargneront les zygomatiques et afficheront une mine défaite. Ces endroits se raréfient: même dans les guichets des services publics de Belgrade ou de Saint-Pétersbourg, les vieux fonctionnaires communistes aigris ayant macéré dans leur schnaps local laissent la place à de jeunes loups enjoués; le sourire a été intégré au nouveau cahier des charges. Or, cette rare antipathie <em>made in USSR</em> devient, comme toute chose se raréfiant, une source de gain potentielle pour le fin commerçant! D’où l’intérêt de créer des services où le client n’est pas du tout un roi, mais se fait traiter comme une merde. Par exemple, en Lettonie, vous pourrez séjourner dans une prison qui – après avoir signé une fiche de consentement – garantit de vous faire endurer la vie de bagnard “comme au bon vieux temps”. L’ancienne prison de Carotta ne lésine pas sur son offre, puisqu’elle vous propose un programme complet comprenant d’authentiques insultes humiliantes pour accompagner votre médiocre pitance, servie dans une gamelle qui a véritablement nourri de pauvres prisonniers, lesquels sont probablement morts dans l’anonymat de conditions déplorables. Mais hey! C’est pour le fun! :-) Le lendemain, tu ressors de là et tu pourras aller partager ton expérience sur Trip Advisor et tes copains copines pourront tenter le coup! Si tu as un peu trop peur, il existe aussi un programme allégé pour les plus prudents ;-)

Mais à bien y regarder, ce genre d’activité existe déjà depuis des années en Occident; les pays de l’Est doivent se démarquer sur le marché mondial. La chaîne de restaurants Dick’s Last Resort, par exemple, propose depuis environ trente ans de vous servir de façon agressive et en vous insultant. Plus raffiné et aux parfums méditerranéens, le restaurant italien Cencio La Parolaccia à Rome vous garantit également d’accompagner votre plat de pâtes avec des <em>”bon appétit pauvre abruti”</em> sortis du four à bois. C’est authentique, et certains clients en redemandent, puisqu’ils vont semer des “:-)” en partageant leur expérience sur les réseaux sociaux. Sur internet, le client – qui dans le fond reste le roi – pourra ajouter un commentaire pour dire que non, les insultes de Barney n’étaient pas assez authentiques, qu’elles ne fleuraient pas le fumier texan comme on l’espérait :-( . Il pourra aussi relater son séjour à Karosta pour dire que oui, il a même reçu un coup de matraque dans les côtes! Un authentique coup de matraque soviétique qui a peut-être servi à tuer des gens! Trop cool! :-)

Heureusement, il reste les smileys et autres pouces levés ou alignements d’étoiles pour surveiller ce marché: maltraiter sa clientèle, ça ne doit pas se faire n’importe comment; les clients ont des exigences qu’ils ne se gênent pas de relater dans les détails sur internet. “Their smileys are watching you”.

OnclePhil

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