Les yeux de l’âme


La mer n’était pas loin.

PAR SIMA DAKKUS RASSOUL

L’air iodé lissait sa peau ridulée. Cette épaisseur imperceptible chargée de sel qui touche l’épiderme. Soudain des souvenirs d’enfance l’envahirent. C’étaient temps de guerre, dans une grande ville d’Europe dont les rues portent encore aujourd’hui les stigmates, les bosses et les creux provoqués par le passage des chars et de voitures blindées.

À l’école, elle devait entrer par une autre porte que la majorité des élèves. Elle faisait partie de ces enfants qui étaient admis gratuitement dans une école bourgeoise. Sa précarité lui était rappelée tous les matins. Et le soir, les navets cuits à l’eau dont le goût fade l’écoeurait. Effet de répétition ou rétrécissement de son champ gustatif?

La crainte qui suintait dans l’air collait, gluante et invisible, à la peau des gens. Elle était marquée comme une tache tenace dans son imaginaire. Elle s’était réveillée souvent en sursaut, en sueur, se bouchant les oreilles pour éloigner le bruit des bombes. La nuit calme et silencieuse atténuait ensuite ses mauvais rêves.

Elle poussa un soupir profond dans sa transat et huma l’air de la mer en reniflant l’infini de l’horizon. Plus loin, des cris d’enfants sur la plage, dont sa petite-fille, la berçaient et la transportaient doucement vers les images de son enfance.

Ces tremblements intérieurs farcis de peur ne l’avaient jamais quittée. Elle se souvenait avec précision que sa découverte du monde avait le visage de la guerre, de l’effroi diffus qu’elle subissait sans en comprendre ni la rime et ni la raison.

Comme dans un rêve éveillé, les vêtements usés de son enfance lui revenaient en mémoire. Au bord des larmes, humiliée à jamais. Sa mère l’élevait seule. Ce n’était guère facile de ramener un maigre dîner à la maison. On manquait de tout partout. Les tickets de rationnement donnaient la mesure de la rareté des denrées de première nécessité. L’ombre portée de l’insécurité planait.

Elle pensait à ses carences d’enfant, se rappelait cette période brutale et impitoyable de pénurie et de survie. L’abondance n’est pas la mesure de toutes choses. Son caractère rieur et facétieux l’avait empêchée de sombrer aux heures les plus difficiles.

Elle porterait toujours en elle le poison du regard supérieur des enfants bourgeois et la morsure de leur quolibet aigrelet. Malgré les années tressées de joies et de chagrin, les cicatrices restaient à fleur de peau. Elles se réveillaient au creux de son ventre et la submergeaient sans crier gare. La colère aveugle qui grondait en elle contre l’injustice restait puissante et masquée. Certains détails s’étaient complètement effacés en apparence mais l’assaillaient en traitre comme de malveillants lutins.

L’horreur de la guerre ajoutait de la visibilité à la misère sociale. L’inégalité s’organisait par le bas, en couches serrées. Chaque strate produisait une pression toujours plus intolérable sur celle qui se situait plus bas. La fillette souffrait de tous les côtés, à l’intérieur de la famille, avec une mère seule, assaillie d’angoisse et de responsabilités. L’absence de son père la faisait souffrir. Elle se sentait séparée du monde.

Adulte, les douleurs de la mémoire avaient fait place à l’analyse, menée par la sacro-sainte raison, excellent anesthésique. Mais les émotions restaient nouées et leur force secrète empoisonnait sa vie. En ordonnant rationnellement les faits, elle avait le sentiment de mieux les saisir. Parfois, bien plus tard, quelque chose saignait en elle sans qu’elle en sache l’origine. Pourquoi la circulation du sang s’accélérait-elle dans ses veines. Les cicatrices guérissaient, mais ne s’effaceraient jamais. Elle se heurtait à un voile d’opacité quand elle posait le regard sur la source de ses souffrances.

Là, avec la présence complice de la mer, dont le bruit des vagues l’apaisait, elle était émue d’avoir abrité en elle, à son insu, ce qui la faisait telle qu’elle était. Une femme dont le miel des bonheurs vécus terrassait, sans l’effacer, la piqûre vénéneuse de réminiscences coriaces. Elles avaient perdu de leur mordant depuis qu’elle les voyait à la lumière de la clarté intérieure.

Le manque abyssal de ce père absent, entre l’existence et le fantasme, avait influé sur l’hostilité larvée envers lui et avait rejailli sur l’estime d’elle-même!

Ne plus voir lui avait offert le deuil du tout visible. Elle sentait une compassion infinie pour l’aveuglement de qui croyait voir. La cécité lui avait valu de voir en profondeur, de subodorer le monde sans se leurrer.

À cet instant magique, la mer miroitait de reflets d’un bleu opulent. Ses senteurs pénétraient ses narines et gonflaient ses poumons. Elle ferma les paupières en s’étirant voluptueusement sur sa chaise longue. Une bouffée de bonheur habilla de couleurs ses joues parcheminées. Par les yeux de l’âme, elle savourait la richesse invisible de l’univers. Sa petite-fille lui caressa la main et se blottit contre elle avec des gazouillis. Elle entoura de ses bras cet oiseau fragile et robuste et l’embrassa dans le cou. La petite gloussa de plaisir. À leurs pieds, léchés par les vagues, la mer lui murmurait de se poser enfin au soleil couchant.

L’auteure est metteure en scène, chanteuse, fondatrice et directrice de XANNDA théâtre, à Lausanne. Le texte que nous publions a été écrit le 30 octobre 2016.

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2 Responses to “Les yeux de l’âme”

  1. Denise Campiche 19 novembre 2016 at 11:08 #

    Si beau texte…. Merci Sima!

  2. Sima Dakkus Rassoul 19 novembre 2016 at 11:31 #

    À toi de ton regard! Merci!

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