Lettre de Lima à un ami lecteur – Le scandale Petrobras, la mort du juge et ce hasard qui a bon dos


Voici des nouvelles de Lima et du sous-continent américain, géographiquement s’entend, dont tu n’as peut être pas eu connaissance, si t’es pas connecté aux médias qui en parlent.

PAR PIERRE ROTTET

Ou qui ne se contentent pas uniquement d’écrire sur les «Trumperies», les «Fillonaderies», les «Poutineries», les «Brexiteries», et j’en passe. Malheureusement, vois-tu, pour nombre de rédactions, le monde s’est bien réduit depuis quelques années.

Bon, j’en viens à ma lettre. Histoire de te parler de la plus grosse affaire de corruption jamais enregistrée en Amérique latine – et peut-être au monde – avec le séisme politico-financier Petrobas/Odebrecht. T’es au courant? Ton quotidien préféré en a parlé, autrement que par quelques misérables lignes?

Pourtant, tu peux me croire – on ne parle que de cela ici – l’Affaire, avec un «A» majuscule pour lui donner le poids de l’indignation qu’elle suscite, fait aujourd’hui trembler les politiciens de presque tous les pays latinos. Après le Brésil, elle déborde des frontières du pays de Lula et de Rousseff, l’un et l’autre mouillés semble-t-il, entraînant dans la foulée la désillusion des partisans du Parti des travailleurs. Dilma Rousseff en a du reste fait les frais, grâce à un coup d’Etat déguisé en destitution. Destituée par tellement plus intriguant et magouilleur qu’elle. On prête à l’ex-présidente d’avoir maquillé des comptes publics. Un sport national au Brésil aussi.

Le pire est que celui qui a ourdi et fomenté ce coup d’Etat parlementaire, disais-je, n’est autre que Michel Temer, son «successeur», si je puis dire. Temer, qui, s’il n’était pas à la tête du plus puissant pays d’Amérique latine, pourrait tranquillement se faire traiter de crapule. En réalité c’est ce qu’il est, avec tellement d’autres personnages de son entourage. Pas pour rien que lui et son équipe sont aujourd’hui dans le viseur de la justice brésilienne. Il n’est pas interdit de croire que le temps est compté pour cette élite politique brésilienne qui pourrait compter bientôt les puces des matelas de la prison, plutôt que les billets de la corruption. On peut rêver, n’est-ce pas?

Sans doute faudra-t-il du temps pour que le scandale de l’affaire Petrobras livre tous ses secrets. Pour l’heure, avec ce que rapportent la presse française ou espagnole, notamment, il résulte que le groupe de BTP brésilien Odebrecht, en lien avec le géant pétrolier Petrobras, est ni plus ni moins accusé d’avoir fait gonfler les comptes en banque de centaines de corrompus. Tiens-toi bien, pour un montant de quasi un demi-milliard de dollars. Les pots-de-vin de la corruption… De la honte, dans le but de remporter des appels d’offre en Amérique latine et même en Afrique. Remportés à coups de tonnes de liasses de billet verts

«Le Monde» faisait état il y a peu d’une enquête du département américain de la Justice, qui chiffrait en décembre 2016 à 439 millions de dollars, les pots-de-vin de la «Verguenza» dans 11 pays, sud-américains pour la plupart. Le groupe aurait ainsi obtenu des contrats estimé à 1,4 milliard de dollars. Et lorsque je te parle de 440 millions de dollars – j’arrondis, n’est-ce pas – la réalité pourrait démontrer que le chiffre est sous-estimé, compte tenu du fait que le groupe Odebrecht est à l’origine de 2’000 chantiers dans une trentaine de pays.

Jusque-là, d’accord, j’en conviens, rien que tu ne connaisses déjà, je suppose. Pas vraiment un scoop… sauf si tu lis, écoute ou regarde des médias qui ignorent ou zappent, par méconnaissance ou par ignorance ou pire, par paresse ou manque de personnel, cette acte symptomatique de ce dont sont capables, parfois, les multinationales dans le monde.

En lien avec tout cela, histoire de planter le paysage, je te rappelle la mort de Teori Zavascki, le mois dernier. Il était juge à la Cour suprême du Brésil, et jouait un rôle central dans l’enquête sur le vaste scandale de corruption Petrobras. Par extension, sur le cas qui nous intéresse aujourd’hui: la plus grande toile de corruption jamais tissée sous ses latitudes par la société brésilienne Odebrecht. Au passage, à qui fera-t-on croire que la chute de l’avion de ce juge est due à un accident… Le malheureux concours de circonstances a bon dos, n’est-ce pas?

Toujours en passant, le tout puissant Marcelo Odebrecht a été condamné en mars 2016 à 19 ans de prison. Encore en passant, avant de planter le décor: il y a quelques jours, l’homme fort des micmacs Temer a eu le culot de nommer son propre ministre de la justice pour occuper le poste du défunt juge Zavascki au Tribunal Suprême. Ouais, comme tu le dis, faut’l’faire. On fait pas mieux pour se mettre à l’abri. Faut également être doté d’une sacrée dose de cynisme. Enfin, tant que ça marche, hein?

Le théâtre: Odebrecht, la multinationale de la construction, qui a étendu ses tentacules partout en Amérique latine, notamment. Pour le seul Brésil, crois-moi, il est difficile de trouver une autoroute, un aéroport, un stade de foot – dont ceux exigés par la FIFA pour le mondial en 2014 -, qui ne porte pas l’estampillage Odebrecht. La transocéanique, reliant la côte Atlantique à la côte Pacifique, du Brésil au Pérou, c’est Odebrecht. La multinationale passait pour l’exemple de la réussite brésilienne en Amérique du Sud, avec ses 128’000 emplois, à deux ou trois près, moins aussi son PDG en prison, pour un chiffre d’affaires qui se montait en 2015 à 40 milliards de dollars. Certes la moitié moins que Nestlé, à titre de comparaison

Avant de faire un bref tour d’horizon des pays qui sont aujourd’hui dans le collimateur de la justice, sans doute parce que cette dernière ne peut plus faire autrement, sache que les révélations nouvelles et les preuves s’accumulent de jour en jour. Surtout après que 77 cadres de la Société Odebrecht se soient mis à table. En détaillant les réseaux empruntés pour accomplir leur perverse pollution. Celle des consciences? Les millions de dollars se chargeant de les rendre vierges.

Sache encore qu’en décembre 2016, une décision du Tribunal fédéral de New-York condamnait la multinationale brésilienne à une amende de 3,5 milliards de dollars. L’amende la plus élevée jamais prononcée pour un tel délit. «Une amende historique, en réalité, un moindre mal, conclut dans le cadre d’un accord international», écrivait «El Pais» début février.

Odebrecht a versé ses millions de pots-de-vin à des fonctionnaires et hommes politiques africains et sud-américains, assure le département de la Justice américaine. En 2016, le géant Oderbrecht et sa filiale Braskem, au cœur du scandale Petrobras, ont finalement accepté de payer ces 3,5 milliards aux autorités brésiliennes, suisses et américaines. Cela dans le but de pouvoir reprendre leurs affaires, face à l’impossibilité juridique les empêchant de participer à des appel d’offres au Brésil. Y compris à l’étranger, où leurs magouilles faisaient tache.

A ce stade de ma lettre, puisque je cite la Suisse plus haut, je me dois d’opérer un rappel, sous la forme d’un petite parenthèse, liée à cette affaire. Je pense en effet que tu as suivi l’enquête menée en avril 2014 en Suisse contre Petrobas. Elle a permis de détecter plus de 300 relations d’affaires avec plus de 30 établissement bancaires. En décembre 2016, le Ministère public de la Confédération (MPC) a condamné Odebrecht, à une amende de 4,5 millions de francs pour avoir corrompu des dirigeants de Petrobras en échange de contrats. Il s’agissait de la plus haute amende du MPC contre une entreprise. Parallèlement à ce jugement, plus de 200 millions de francs furent confisqués.

Pour en revenir au fil de ma lettre sur la corruption en Amérique latine, un quotidien brésilien faisait récemment état d’un montant largement supérieur aux 440 millions de dollars cités par la justice américaine. «Pour gagner des marchés publics, Oderbrecht a payé 800 millions de dollars de pots-de-vin à des fonctionnaires et hommes politiques. Pour le seul Brésil, à hauteur de 600 millions de dollars, les 200 millions restants ayant fini dans les poches d’agents publics ou d’élus au Pérou, en Équateur, en Colombie, en Argentine, au Mexique, en République Dominicaine ou au Guatemala, mais aussi, en Angola et au Mozambique».

A en croire le quotidien «Folha de Sao Paolo», l’entreprise aurait obtenu en contrepartie de ces 800 millions de dollars de bakchich, au moins 12 milliards d’avantages, liés à plus de 100 projets à travers le monde. «El Pais» émet pour sa part la somme de 320 millions de dollars qui servirent pour arroser des hommes politiques et autres agents publics, le plus souvent sous la forme de donation pour les campagnes électorales. Crois-moi, je me réjouis de suivre celles qui se profilent au Brésil, en 2018.

Pérou: Selon le quotidien péruvien «El Comercio», ce système a duré près de 10 ans, soit jusqu’en 2014. «Des fonctionnaires péruviens et des hommes politiques de gauche comme de droite ont été arrosés». D’accord avec le «Comercio». Sauf que ces dix dernières années, les hommes de gauche son aussi peu présents sur le terrain que la pluie l’est dans le désert. Cela dit, la multinationale Odebrecht est active au Pérou depuis 1979, à tous les niveaux, y compris la construction du fameux métro de Lima. Elle y a réalisé des dizaines et des dizaines de travaux. Pour l’heure, trois personnes accomplissent une peine de prison préventive de 18 mois, pour avoir favorisé l’entreprise brésilienne dans l’octroi de travaux, et notamment dans plusieurs tronçons dudit métro lors de la seconde présidence d’Alan Garcia. Une demande d’extradition de l’ex-président Alejandro Toledo (70 ans), entre 2001 et 2006 vient en outre d’être formulée par le gouvernement péruvien aux autorités étasuniennes. Un mandat d’arrêt international, via Interpol, a même été émis ainsi qu’une récompense de 33’000 dollars offerte pour son arrestation.

Toledo se trouverait actuellement à San Francisco. On lui reproche des pots-de-vin pour un montant global de 20 millions de dollars. Odebrecht a admis le versement au Pérou de 29 millions de dollars entre 2005 et 2014 sous les mandats des présidents Alejandro Toledo, Alan Garcia et Ollanta Humala. Reste qu’entre 1979 et 2014, une dizaines de présidents se sont succédés… y compris Fujimori et Garcia, qui a assumé deux présidences. Alan Garcia étant impliqué dans d’autres affaires de corruption, à l’époque, sans jamais véritablement être inquiété toutefois, étrangement.

C’est dire que les 29 millions de dollars dépensés en corruption au Pérou par la multinationale brésilienne pourraient s’avérer n’être que l’arbre qui cache la forêt… Des sources en provenance du procureur général du Pérou, citée par «La Republica» du 13 février, avancent le montant de 12 milliards de dollars payés à Odebrecht pour des travaux réalisé par l’entreprise à Lima et dans d’autres départements. Ce même quotidien se fait l’écho de voix de plus en plus nombreuses, au niveau du Sénat et de la rue, pour que s’ouvre une enquête contre les présidents Garcia et Humala.

Quant à Toledo, il se défend. Il parle «d’acharnement politique».

Des indemnisations pour un montant de 30 millions de dollars ont été consenties par Odebrecht en guise d’indemnisation au Pérou. Le président Kuczynsky en exige 3 fois plus. Son gouvernement ayant d’ailleurs décidé en ce début d’année de retirer à cette société la concession d’un chantier de gazoduc de 7 milliards de dollars…

La presse sud-américaine et l’édition latino du quotidien espagnol «El Pais», ainsi que les différentes agences de presses continentales dissèquent pays après pays les dégâts causés par le monumental arrosage de la multi Odebrecht. On voici quelques extraits, recueillis ça et là…

Colombie: le gouvernement de l’actuel président Juan Manuel Santos n’est pas épargné par les révélations. Odebrecht a récemment avoué une corruption pour un montant de 11 millions de dollars. Cet aveu a causé en ce début février un véritable tsunami politique. Le gouvernement, dans son ensemble, a pris la défense de son président. Le 14 février, l’ex-congressite du Parti libéral Otto Bula a été arrêté, accusé d’avoir perçu une «commission» de 4,6 millions de dollars en échange de son feu vert à la construction d’une route.

Argentine: la multinationale aurait rempli les poches de quelques intermédiaires, durant les 13 ans des présidences de Nestor y Cristina Kirchner. Une somme de 35 millions de dollars aurait permis à Odebrecht d’obtenir des marchés de l’ordre de 300 millions de dollars. Au-delà des Kirchner, le quotidien de Buenos Aires «La Nation», également cité par le journal espagnol «El Pais», soutient l’hypothèse qu’un pot-de-vin de 600’000 dollars aurait été octroyé pour la construction du train Sarmiento. Construction à laquelle est directement intéressé le cousin de l’actuel président Macri, Angelo Calcaterra. Ce que dément, bien évidemment, le gouvernement Macri…

Le Vénézuela du régime chaviste n’est pas épargné. La justice yankee évalue à 98 millions les dollars payés à des intermédiaires ayant des accès directs à des compagnies publiques. L’objectif de la multi était avant tout d’obtenir des informations confidentielles sur des projets et d’en garantir les concessions. Toujours selon la même justice, citée par différents médias, en Ecuateur, Odebrecht a «investi» 35,5 millions de dollars dans la corruption entre 2007 et 2016. Bénéfice: plus de 116 millions de dollars.

La pieuvre Odebrecht a également sévi en République dominicaine, en promettant au gouvernement quelque 184 millions de dollars payables par tranche sur une période de huit ans, afin de compenser, écrit l’agence espagnole Efe, les pots-de-vin que la compagnie admet avoir versé pour obtenir des contrats d’oeuvres publiques, pour des montants globaux non précisés. Schéma identique au Panama, pays dans lequel Odebrecht a conclu un accord avec les autorités afin d’indemniser le Panama pour des bakchichs consentis entre 2012 et 2014. Le montant d’une «réparation» de 59 millions de dollars est évoqué.

Voilà. Tu sais tout ou presque. Ma lettre est longue. Pas aussi longue que les méfaits organisés par cette mafia. Reste que les corrupteurs ne trouveraient pas terrain aussi fertile s’il n’y avait pas de corrompus. Une race qui est loin d’être en voie de disparition, vois-tu. Et je ne pense pas que le monde, y compris l’Europe, je veux dire aussi les pays qui la composent, soient en mesure de donner des leçons. Malheureusement. Mais c’est là une autre histoire. N’est-ce pas?

 

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2 Responses to “Lettre de Lima à un ami lecteur – Le scandale Petrobras, la mort du juge et ce hasard qui a bon dos”

  1. Ringo Veauma 16 février 2017 at 19:46 #

    Rien de bien nouveau sous le soleil tropical, mais il est vrai que les chiffres donnent le tournis. Et avec Odebrecht, la corruption c´est du béton !!…

  2. Doni 17 février 2017 at 12:31 #

    Et, pendant ce temps, on regarde, parfois distraitement, des films aux scenari abracadabrants… oubliant que la distinction entre réalité et fiction n’est pas si aisée qu’il n’y paraît. Si seulement on s’intéressait d’avantage au réel qu’à la fiction, osant nous extraire du confort du fauteuil et ouvrir nos yeux et nos oreilles… pour peut-être même réagir!

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