«Parti de rien», la carrière exemplaire du citoyen Apfel, self made man


Jeudi 16 février 2017 est passé à la RTS un Temps présent intitulé «Trafic de travailleurs, l’Eldorado Suisse».

Le titre de l’émission dit bien de quoi il est question. On y montre comment des employeurs sans morale utilisent le travail d’immigrés pour s’enrichir. Cela s’appelle «traite des êtres humains».

Le problème n’est évidemment pas nouveau. Ce qui est frappant en l’occurrence, c’est que les choses montrées se passent aujourd’hui, dans notre Suisse proprette.

B. Traven, personnalité énigmatique et romancier géant, n’a cessé dans ses livres de s’élever contre les diverses pratiques d’abus des gens, de discrimination, de racisme, d’exploitation aux dépends des êtres humains et des ressources naturelles.

«Tout est vrai dans mes livres. Rien de ce que j’écris n’est inventé», écrit Traven. Son premier roman «Die Baumwollpflücker» («Les cueilleurs de coton») traite tout entier de cet aspect des relations humaines qui l’indigne. Ce dernier Temps présent de la RTS m’a directement renvoyé à un extrait de ce livre. L’action se passe au Mexique dans les années 1920. BW

Ici, c’est le Nouveau Monde. Chacun n’a qu’une idée: devenir riche, devenir très riche très vite, sans considération pour l’existence de l’autre. C’est comme ça que font les gens du pétrole, les gens des mines, comme ça que font les marchands, et puis les propriétaires d’hôtels, et puis les tenanciers, et tous ceux qui ont quelques sous en poche pour exploiter quelque chose. S’il n’a pas de champ de pétrole, pas de mine d’argent, pas de magasin, pas d’hôtel à exploiter, alors il exploite la faim des travailleurs en haillons. Tout doit rapporter de l’argent, et tout rapporte de l’argent. Dans les muscles et artères des travailleurs affamés gît tout autant d’or qu’il y en a d’accumulé dans les mines d’or. Exploiter des mines d’or nécessite souvent de gros capitaux et comporte en général de grands risques. Les mines d’or que les travailleurs affamés transportent dans leur cadavre sont plus confortables à exploiter que d’incertains champs de pétrole où l’on peut dix fois forer à grands frais à deux mille cinq cent pieds de profondeur et ça ne donne que des puits morts. Tant que le travailleur peut remuer ses os, il n’est pas un puits mort. Voici le Hongrois Apfel. Il est arrivé ici avec quelques centaines de pesos, et il n’a pas trouvé de travail. Alors il s’est loué une petite baraque, il s’est acheté des outils chez un brocanteur et du vieux fer-blanc chez un autre brocanteur. Avec ça, il a fait des seaux et des réservoirs à eau.

Un jour, un Américain passe et lui demande: «Est-ce que vous pouvez me faire un réservoir?»

«Ça je peux faire si vous me donnez une avance de cent pesos», lui répondit Apfel.

Mais il ne put pas le faire.

Ensuite, il rencontra dans un restaurant chinois un compatriote de Budapest affamé et en haillons qui avait dû fuir le régime sanguinaire de Horthy. Ce dernier entra dans l’établissement, arriva à la table d’Apfel et demanda timidement, dans les bribes d’espagnol qu’il possédait, s’il pouvait prendre le bout de pain qu’Apfel avait laissé sur son assiette et qu’on allait débarrasser. «Prenez-le», dit Apfel. «Vous êtes de quelle nationalité?» «Hongrois», répondit l’homme.

Et ils parlèrent hongrois.

«Vous cherchez du travail?» demanda Apfel.

«Oui, ça fait déjà longtemps, mais il n’y a rien.»

«Non, c’est vrai, il n’y a rien. Mais moi, je peux vous procurer du travail», dit Apfel.

«Vraiment?», se réjouit l’homme. «Oh je vous en serais bien reconnaissant.»

«Mais c’est quatorze heures par jour.»

«Ça ne fait rien», répondit l’homme, «tant que c’est du travail et que j’ai à manger.»

«Bon, le salaire n’est pas très élevé. Seulement deux pesos cinquante.»

«Avec ça, je serais déjà content».

«Alors venez demain matin». Et Apfel lui expliqua où était l’atelier. «C’est là que je travaille aussi, j’ai un petit contrat.»

«Ah, je suis très content de pouvoir travailler avec un compatriote.»

«Alors ça, vous pouvez dire. Vous ne trouverez pas de travail ailleurs.»

L’homme vint et commença à travailler. Et il travaillait bien. Quatorze heures par jour. Sous les tropiques. Dans une baraque de bois sous un toit de tôle ondulée. Un tel travail est indescriptible. A faire cela, on ne peut que s’effondrer ou devenir un squelette.

Deux pesos cinquante par jour. Cinquante centavos pour la nuit dans un lit, un lit? Non des planches de bois sur lesquelles on avait tendu une pièce de toile. Dans un bouge où les cafards et des milliers de moustiques font de la nuit un enfer. Cinquante centavos pour le repas de midi chez le Chinois et cinquante centavos pour le repas du soir chez le Chinois. Vingt centavos pour un verre de café et dix centavos pour deux petits pains secs. Quelques cigarettes dans la journée. Un verre d’eau glacée pour cinq centavos, ou bien deux ou bien trois au cours de la journée. Et puis c’est la chemise qui est en lambeaux, les souliers étaient déjà en ruine avant qu’il ne commence son travail, une nouvelle paire coûte une semaine complète de salaire, une chemise deux jours de salaire à condition qu’on ne mange rien. Ça va deux semaines, ça va trois semaines, ça va peut-être même quatre semaines. Et puis il faut l’emmener à l’hôpital. Comme personne dans le dénuement. Peut-être qu’on va pouvoir faire payer le consul, peut-être pas. Malaria, fièvre, qu’est-ce qu’on en sait? Deux jours plus tard, on le met dans une caisse en bois et on l’enterre.

Mais Apfel a rempli son contrat, et il a reçu une commande pour trois nouveaux réservoirs. Il trouve toujours à nouveau des compatriotes affamés. Si ce ne sont pas des Hongrois, alors des Autrichiens, ou des Allemands ou des Polonais ou des gens de Bohème. Ils sont tous là à tourner en rond. Et tous lui sont tellement reconnaissants qu’il leur donne du travail, ce ne sont maintenant plus que douze heures par jour car il devient moderne, et il n’est pas un exploiteur. Mais c’est à deux pesos cinquante, et trois pesos cinquante pour le contremaître. Car il en a besoin du contremaître – quatre ans seulement se sont passés depuis qu’il a construit le premier réservoir- parce qu’il fait des tours dans sa propre voiture et qu’il s’est fait construire une belle maison dans le quartier américain.

Oui, aussi les os des compatriotes envers qui on fait preuve de bienfaisance et qui, suite à la bienfaisance, suite au surmenage, suite aux nuits d’enfer qu’ils doivent vivre, suite à la mauvaise alimentation, meurent de fièvre par douzaines et sont enterrés comme des anonymes, oui aussi ça , on peut le changer en or.

A Budapest, les journaux écrivent: «Notre citoyen Apfel, par son dynamisme et son esprit d’entreprise, a là-bas de l’autre côté bâti une fortune en peu d’années.» Puissent les journaux toujours imprimer la vérité avec tant d’exactitude comme pour ce cas. Des fortunes se font ici en une nuit! C’est vrai. On n’a rien de plus à faire que d’exploiter les mines d’or.

Et les étrangers sont ceux qui le peuvent le plus facilement. Si d’autres que leurs compatriotes veulent leur mettre les bâtons dans les roues, alors ils sont sous la protection de leur Haute ambassade, et la libre Amérique menace d’invasion militaire. TRADUCTION BERNARD WALTER

Commentaire du traducteur à propos de la dernière  phrase: Tout le continent américain, du pôle Nord au pôle Sud (L’Alaska au 19e était un cas particulier, mais qui s’est réglé par l’achat (!!) du territoire par les USA) est depuis 1823 (“Monroe doctrine”) chasse gardée des USA. Ce que Traven veut dire, c’est que s’il y a du désordre social, les gros exploiteurs peuvent toujours compter sur la protection des USA prêts à intervenir avec leurs armées. Ceci s’est constamment vérifié jusqu’à nos jours. Cf par ex.Reagan et le Nicaragua. Et comme le Mexique est le premier voisin au Sud, les USA n’ont qu’un pas à faire. Ce genre de raccourci, et de froide caricature de la logique cynique du gros capitalisme, est typique de Traven, quand il relate des situations qui le font grincer.

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One Response to “«Parti de rien», la carrière exemplaire du citoyen Apfel, self made man”

  1. Sima Dakkus Rassoul 4 mars 2017 at 08:14 #

    Extraordinaire! Mais à nous revient la tâche interminable de lire, de dire, d’écrire l’insoutenable dont pourtant pourrait naître un monde différent. Culture en acte.

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