Un petit bijou, ciselé non sans âpreté, “Le Chemineau du lac” de Robert Curtat


Un soir de juin 2013, le vieil ami Robert Curtat, qui avait été en son temps le Maître d’apprentissage en journalisme du sous-signé, débarque comme tous les vendredis au Café de Fontenay, sous-gare, à Lausanne, et sort de sa besace une pile de feuilles imprimées sur le recto de précédents brouillons…

PAR PASCAL AUCHLIN

Que de sueur…

Trois mois plus tard, réimprimé et corrigé, le dit texte atterrit au fil des amitiés, sur le bureau très stylé d’un grand éditeur parisien. Nous ne citerons pas son nom, par pudeur. La réponse de la Directrice d’édition des romans, qui publie entre 10 et 30 ouvrages par an, est stupéfiante. A notre ami, elle confie: «Quel trésor, quelle belle écriture et belle histoire…», puis fait une moue que seule sa candeur peut pardonner; « mais nous ne le prendrons pas, parce qu’il est Suisse et que le marché est bien trop restreint pour nous… »

Que de déception…

Et voilà qu’un autre vendredi arrive, quelques semaines plus tard, sur la terrasse du même café, tandis que Robert Curtat termine l’écriture d’un livre consacré à Célestin Freinet, publié, aussitôt et sans hésitation par la HEP (Haute Ecole Pédagogique) dans le cadre de son exposition au titre valeureux : «Comment faire des enfants heureux». Voilà donc Robert Curtat, cet artisan bucheron et joallier de l’encre , à peu près consolé…

«Une bière patron!»

Mais il n’a que Lucien en tête. Son héros naturel et tenace comme lui. Il annonce alors que les Editions Plaisir de Lire, à Lausanne, se feraient une joie de l’inscrire dans leur déjà riche catalogue. A Irène Cardis, et son équipe, quel mérite!

Il faudra deux ans et demi pour que «Le Chemineau du lac» paraisse, ces derniers jours de mars 2017, deux ans après le décès subit de Robert Curtat que l’Hopital aura consommé en 2015.

Curtat n’a pas vu la joie de Lucien Druey, son héros, revivre près de 100 ans plus tard, pourtant Lucien nous parle encore. Robert Curtat a partagé avec lui ce que François Hollande avait pu dire de plus absurde et méprisant, la vie quotidienne des «sans dents». Ceux qui, de fil en aiguille et de chagrins en souffrances, ne doivent leur salut qu’à la foi, à la justice précaire et cruelle des plus forts qu’eux, mais s’en trouvent renforcés dans leur dignité.

Grandguillaume, Onésime l’imprimeur, ou encore Germaine sa protégée et passionnée.

« Le Chemineau du lac» vient de sortir en mars 2017. Lucien revit, Robert Curtat aussi. C’est une magnifique promenade dans les terres vaudoises du siècle passé, des bords du Lac Léman près de Buchillon où l’histoire débute, en passant par les voies de chemin de fer en construction afin de desservir la grande Cité, et ses quartiers sombres où prostituées et soldats ne mangeaient que des miettes, à la rue Grand St Jean, tandis que les cuisines du Palace, où Lucien fit l’un de ses vingt métiers, refusaient à ses commis le repas de midi pourtant contractuel.

Après des années de galère et de tristes errances, toutes supportées et sublimées, non sans cabosses, Lucien est aspiré par l’imprimerie. Il y rencontre, lui aussi un Maître, qui, citant Marx, lui confie que «l’écriture libère». Lucien va apprendre, ô combien, que cette liberté se paie au prix fort. Il se frotte aux armées, et surtout à son Etat Major, à cette Suisse de la Première Guerre, peu regardante, peu fière aussi, où les hommes du pouvoir en abusent.

Roman historique dans la plus pure tradition des Victor Hugo, Eugène Sue, Tourgueniev, Tolstoï, ou Bernard Clavel, qui fut d’ailleurs son ami, cet ouvrage nous emmène dans le monde des petits, des riens, des sans-grade et sans toit, on y escalade les années de plomb et de feu, tandis que Lucien traverse le pays romand, du Léman au Jura, à Buchillon, où il brûle ses derniers espoirs. Ce sont des cartes postales jaunies et vivantes dans des lieux que seul Pierre Corajoud pourrait décrypter au fil de ses balades insolites à travers Lausanne et le Canton.

Robert Curtat nous avait dévoilé ses sources et ses racines, celles de 40 ans de journalisme syndical, (voir notamment “Le temps des cerises”, éditions du passage 1988), ses personnages fiers et coriaces, 40 ans à les laisser revivre, à les hisser en dignité, et surtout son Lucien, le vrai.

« Le Chemineau du lac », est un petit bijou, ciselé non sans âpreté. Il a trouvé son inscription dans le récit complexe du siècle écoulé, en démasquant au passage les imposteurs si souvent rabâchés par les manuels d’histoire officiels.

Qu’à cela ne tienne, Lucien a permis à Robert Curtat d’y croire toujours.

Et d’en revivre… «Une bière patron!»

Le Chemineau du lac” par Robert Curtat, Plaisir de lire, mars 2017

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3 Responses to “Un petit bijou, ciselé non sans âpreté, “Le Chemineau du lac” de Robert Curtat”

  1. Christian Campiche 24 mars 2017 at 15:01 #

    Robert Curtat fut aussi l’un des auteurs de la Méduse. Une plume fidèlement aiguisée et attentive à l’humain, appréciée pour sa mémoire historique des êtres et des événements.

  2. Sima Dakkus Rassoul
    Sima Dakkus Rassoul 25 mars 2017 at 15:21 #

    Quelle belle histoire douce-amère. Et Robert Curtat continue à être présent. Merci Pascal Auchlin. Je partage!

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  1. Le magnifique hommage de Pascal Auchlin à Robert Curtat et Le Chemineau du lac | Plaisir de Lire - 24 mars 2017

    […] Un petit bijou, ciselé non sans âpreté, « Le Chemineau du lac » de Robert C… […]

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