Patrimoine historique et archéologique en danger, lettre ouverte au Conseil d’Etat vaudois


Lausanne, le 27 mars 2017

Lettre ouverte au Conseil d’Etat vaudois

Monsieur le Président du Conseil d’Etat,
Mesdames les Conseillères d’Etat,
Messieurs les Conseillers d’Etat,

Interpeller le gouvernement vaudois n’entre pas dans nos habitudes d’anciens serviteurs de l’Etat. Si nous faisons aujourd’hui cette démarche exceptionnelle, c’est parce que nous estimons que le patrimoine historique et archéologique vaudois est en danger. Nous nous exprimons en tant qu’anciens responsables et spécialistes du patrimoine, ainsi qu’au nom d’un grand nombre de personnes actives dans ce domaine, et qui ne peuvent prendre la parole publiquement sans exposer leur carrière professionnelle.

Nous demandons que la Division patrimoine du Service immeubles, patrimoine et logistique ne soit plus rattachée au Département des finances et des relations extérieures. Depuis que le Patrimoine a quitté le Département des infrastructures et des ressources humaines en 2012, nous constatons qu’il subit de graves atteintes dues à l’absence d’une vision politique à long terme et à une volonté d’économiser sur les budgets de fonctionnement. Si le Département des finances accorde des subsides en tout dernier ressort et après de longues années d’atermoiements (l’abbatiale de Payerne, le théâtre romain d’Avenches, le château de La Sarraz), s’il est prêt à délier sa bourse pour des dépenses de prestige (le château Saint-Maire et le portail Montfalcon de la cathédrale à Lausanne), il n’octroie en revanche pas les moyens nécessaires pour assurer la protection globale de notre riche héritage historique. L’entretien et la mise en valeur du patrimoine n’ont pas besoin d’effets de manche. Ils exigent au contraire un investissement de longue haleine, souvent peu visible du grand public et peu porteur d’un point de vue politique, mais indispensable pour éviter des atteintes irrémédiables.

Nous nous permettons de citer quelques exemples survenus ces quatre dernières années, et qui contreviennent gravement à l’article constitutionnel 52 alinéa 1 : «L’Etat conserve, protège, enrichit et promeut le patrimoine naturel et le patrimoine culturel». Le projet de vente d’une vingtaine de cures vaudoises est sur le point de démanteler un ensemble unique au niveau national. Alors que l’Etat a un devoir d’exemplarité, cette vente envoie un très mauvais message aux communes possédant un patrimoine onéreux à entretenir. Nous déplorons aussi l’autorisation de la destruction de la halle aux locomotives de Lausanne recensée en note 2 et inscrite à l’inventaire, la dispersion des collections exceptionnelles du château d’Hauteville sans que l’Etat daigne intervenir, le refus de mise en valeur des mosaïques d’Orbe (dont l’une des plus belles reste invisible depuis sa découverte en 1993), l’absence de moyens octroyés à l’étude des fouilles de Vufflens-la-Ville, ainsi que, tout dernièrement, l’intention de lever la protection de vestiges de la muraille d’Avenches. De plus, nous regrettons le manque total de soutien aux communes confrontées à la restauration de leurs monuments historiques ou à d’importantes fouilles archéologiques. Ainsi, le refus du moindre engagement cantonal a fait récemment échouer la fouille de la nécropole romaine de Vidy-Lausanne, alors que la Ville se déclarait prête à investir plusieurs millions. A ceci, il faut ajouter le sous-effectif criant de personnel dans la Section monuments et sites. Cette section possède moins d’employés que son homologue fribourgeoise malgré un territoire deux fois plus grand. Entre autres conséquences, les interventions sur des bâtiments recensés en note 3 ne peuvent plus être surveillées comme il se doit. Enfin, le canton de Vaud a dénoncé l’accord avec la Société d’histoire de l’art en Suisse qui publie la collection scientifique des Monuments d’art et d’histoire de la Suisse. Cette interruption prive les professionnels et bien d’autres passionnés d’un outil indispensable pour la connaissance et la mise en valeur du patrimoine bâti. En lieu et place, le Département des finances a privilégié des publications plus «attractives», au contenu certes vulgarisateur mais absolument pas en mesure de fournir aux professionnels des informations scientifiques suffisantes.

A notre avis, cette situation préoccupante résulte d’un conflit d’intérêt entre d’une part l’engagement continu, important et discret qu’implique le patrimoine, et d’autre part la logique inhérente à un département des finances. Ce dernier a pour vocation de limiter les dépenses. Il nous paraît donc important que le patrimoine bâti et archéologique dépende d’une autre direction qui puisse défendre ses intérêts. Dans cette même logique, nous estimons qu’il serait dangereux de subordonner au Département des finances la conservation et la mise en valeur du patrimoine mobilier, dont les musées cantonaux, et plus largement le Service des affaires culturelles, ont la charge. Ce n’est pas un hasard si dans aucun canton de taille comparable au nôtre le Patrimoine et la Culture ne sont rattachés aux Finances.

En espérant que vous prêterez attention à nos préoccupations, nous vous adressons, Monsieur le Président, Mesdames les Conseillères d’Etat, Messieurs les Conseillers d’Etat, nos salutations respectueuses.

Elisabeth Bavaud, ancienne architecte du patrimoine à la Section monuments et sites du canton de Vaud

Gaëtan Cassina, historien des monuments, professeur honoraire de l’Université de Lausanne

Jean-Pierre Dresco, ancien architecte cantonal

Marcel Grandjean, historien des monuments, professeur honoraire de l’Université de Lausanne et ancien rédacteur des Monuments d’art et d’histoire du canton de Vaud

Philippe Junod, historien de l’art, professeur honoraire de l’Université de Lausanne

Gilbert Kaenel, archéologue, ancien directeur du Musée cantonal d’archéologie et d’histoire de Lausanne

Daniel Paunier, archéologue, professeur honoraire de l’Université de Lausanne

Olivier Pavillon, ancien conservateur du Musée historique de Lausanne et ancien conservateur des manuscrits de la Bibliothèque cantonale universitaire

Denis Weidmann, ancien archéologue cantonal, membre de la CCMH

Charles Matile, ancien conservateur adjoint à la Section monuments et sites du canton de Vaud

Eric Teysseire, ancien conservateur des monuments et sites du canton de Vaud

Avec les soutiens de :

Charles Bonnet, ancien archéologue cantonal de Genève

Michel DuPasquier, ancien architecte des châteaux de Grandson et d’Yverdon

Pierre-Alain Mariaux, historien de l’art, professeur ordinaire à l’Université de Neuchâtel

Daniel de Raemy, rédacteur des Monuments d’art et d’histoire de Fribourg

Salvatore Settis, archéologue et historien de l’art, professeur honoraire et ancien directeur de l’Ecole normale supérieure de Pise

Pierre Vaisse, historien de l’art, professeur honoraire de l’Université de Genève

La lettre en ligne sous forme de pétition

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One Response to “Patrimoine historique et archéologique en danger, lettre ouverte au Conseil d’Etat vaudois”

  1. Bernard Walter 28 mars 2017 at 11:26 #

    Excellent de répercuter cette pétition. Il faut protéger notre héritage culturel et historique, c’est essentiel. Alors, pour tous ceux qui se sentent concernés par un tel enjeu, n’oubliez pas de signer la pétition.

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