An(n)ales d’Histoire de l’Art en Régime de Modernité




Quelques étapes dans l’assaut excrémentiel mené par l’Art dit Contemporain (on le dit aussi avant-gardiste ou moderne).

PAR PIERRE ADLER

1917: Marcel Duchamp inaugure cette noble entreprise en exposant un urinoir à New York, qu’il intitule tout innocemment Fountain (en français, Fontaine).

1961: Piero Manzoni, bon élève du grand génie Duchamp (que certains n’ont eu aucun scrupule à comparer à Léonard de Vinci), expose et vend de la Merda d’Artista en boîte.

Années 1960: A Vienne, sévit le Groupe d’action viennois, composé de personnages tels que Otto Mühl, Herman Nitsch et Günter Brus. En 1968, Brus effectue ce qu’il intitule Aktion 30. Der helle Wahnsinn (30e Action. La folie pure), au cours de laquelle il urine et défèque en public. Il commente en ces termes: “L’analyse n’a plus besoin de la symbolique, c’est désormais le corps lui-même, ses fonctions, réactions et excréments qui constituent le médium.” Le 7 juin 1968, à l’université de Vienne, Brus et Mühl organisent un évènement intitulé Kunst & Revolution (Art et révolution). On y fouette un masochiste en lisant un pamphlet, un philosophe y dispense ses élucubrations, et les membres du Direct Art Group jouent à celui qui urinera le plus loin. Brus se met à nu, se taillade le flanc, boit son urine, défèque et se barbouille le corps de ses excréments, se couche sur le sol et se masturbe en chantant l’hymne national autrichien. En 1970, à Cologne, Mühl et Nitsch remettent cela dans Sang et matières fécales.

L’actionisme viennois donnera lieu à l’art corporel. François Pluchart, grand prophète de cette auguste discipline déclarera: “L’art corporel n’est pas le tout-à-l’égout des grands avortons picturaux du XXe siècle. Il n’est pas une nouvelle recette artistique destinée à s’inscrire tranquillement dans une histoire de l’art qui a fait faillite. Il est exclusif, arrogant, intransigeant. … Il renverse, refuse et nie la totalité des anciennes valeurs esthétiques et morales…”

1987: Andres Serrano, spécialiste de l’aspect liquide des excréments, remplit un verre de son urine et de son sang, y immerge un crucifix et en prend une photo qui s’intitulera Piss Christ, mais dont le nom “officiel” est, nous assurent les experts, Immersion. Dans ce jeu avec le titre, on reconnaîtra la manoeuvre du Grand Pisseur Duchamp.

1993: Todd Alden, artiste new-yorkais auto-proclamé (comme le sont tous les Artistes Contemporains), décide de lancer le projet Collector’s Shit: Detachment from the Collection. Alden eut l’idée renversante d’envoyer une requête de selles à quatre cents collectionneurs d’art dans le monde, en assurant ses contributeurs potentiels qu’en lui procurant des échantillons de leur fiente, ils participeraient à “a contemporary rethinking of the Italian artist Piero Manzoni’s epoch-making work ‘Merda d’artista'” (une reconsidération de l’oeuvre fondamentale de l’artiste italien Piero Manzoni “Merda d’artista”). Alden s’engageait à mettre les bouses en boîte et à exposer les boîtes. Un seul des collectionneurs répondit à l’invitation. Lors de l’annonce de son projet, Alden avait confié la chose suivante à un journaliste: “scatology is emerging as an increasingly significant part of artistic inquiry in the 1990s” (la scatologie est en train de devenir une part significative de la recherche artistique durant les années 1990). Il avait ajouté que dans cette action les rôles d’artiste et de collectionneur se trouvaient inversés, et que le collectionneur devenait le “créateur de l’oeuvre”.

1997: A New York, le duo britannique “Gilbert and George” se distingue en exhibant des photos de leurs anus à côté d’images magnifiées de leurs excréments.

2000: Pipilotti Rist, de son vrai nom Elisabeth Charlotte Rist, fort bien dressée par les personnages précédents, remet cela en plaçant une caméra  infrarouge sous une cuvette de WC transparente, ce qui permet au sujet déféquant de contempler son activité. Cette “installation” s’intitule Closed Circuit.

 L’anglais est quasiment toujours de rigueur dans l’Art Contemporain, comme d’ailleurs dans les autres domaines du marché mondialiste (il suffit d’aller dans nos centres d’achat pour s’en faire une idée).

2013: Martin Creed, au pedigree excrémentiel impeccable, expose une pyramide de rouleaux de papier de toilette dans une galerie très tendance (c’est normal, non?) à New York, le prix de ce remarquable assemblage n’étant que de 90.000 euros (c’est presque donné!).

 A l’occasion de cette démonstration d’originalité stratosphérique, la critique d’art états-unienne Roberta Smith se pâme devant l’ “esprit subversif” (subversive wit) de Creed et son “sens plutôt contenu, presque classique de la beauté” (rather restrained, almost classic sense of beauty). Parler de mesure à propos d’Art Contemporain, qui est une des manifestations centrales de l’illimité dans le domaine culturel, c’est une prouesse qu’il faut apprécier. 

Remarquons qu’un artiste contemporain — ou plasticien, comme ces personnes aiment aussi à se décrire — est, il faut bien le dire, toujours subversif, cela est canonique; s’il ne l’était pas, il ne serait pas contemporain et serait ignoré par nos organes de propagande, les médias dominants.

2014: Paul McCarthy, une floraison tardive dans la mouvance scatologique, mais au pedigree qui ne laisse aucun doute sur le sérieux de son militantisme anal et sodomite, soutenu par la Mairie de Paris et les plus hautes instances gouvernementales, installe une réplique gonflable géante et verte d’un godemiché anal à la Place Vendôme.

 Elève parfaitement rompu à la discipline excrémentielle de notre-père-qui-êtes-aux cieux Marcel Duchamp et de ses successeurs ingénieux et inégalés, McCarty nous refile le coup de l’innocence en intitulant son godemiché Arbre et, de surcroît, le décrit comme “un arbre de Noël” (un arbre dans la plus pure tradition minimaliste, s’entend, puisqu’il ne comporte aucune décoration ou illumination).

 Des sans-dents patriotes qui en ont ras le bol de se faire humilier par l’Art Contemporain dégonflent l’arbre enculeur en coupant ses câbles. Le président de la Hollandie, outré, exprime son indignation face à cet acte blasphématoire et iconoclaste en nous déclarant tout à fait sérieusement que McCarthy a été “souillé dans son art”.

2014: La ville de Paris, n’étant pas encore satisfaite, remet cela en ouvrant les portes de la Monnaie de Paris au sire McCarthy qui y expose des bouche-culs en chocolat. Il fait bien sombre dans la ville de(s) Lumière(s).

2016: A Manifesta 11, la biennale d’art contemporain qui se tint à Zurich du 9 juin au 18 septembre, le scatologue californien Mike Bouchet présente The Zurich Load, à savoir 300 caisses de bois remplies des excréments produits par les habitants de la ville en un jour. 
Astrid Näff, art mediator de Manifesta 11, nous assure, en anglais naturellement, que ce tas de merde “prompted lively discussions even before Manifesta 11 opened its doors” (a suscité des discussions animées avant même l’ouverture des portes de Manifesta 11).

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One Response to “An(n)ales d’Histoire de l’Art en Régime de Modernité

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  1. Pierre-Henri HEIZMANN 27 avril 2017 at 09:11 #

    Extraordinaire de pertinence et d’analyse, merci!

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