Jean-Jacques Langendorf monarchiste, ou « l’anarchie plus un »


Jean-Jacques Langendorf a encore frappé!

PAR JEAN-PHILIPPE CHENAUX

Le romancier et historien militaire, biographe de Dufour et de Jomini, lauréat du Prix Michel Dentan pour “La nuit tombe, Dieu regarde”, publie ses mémoires chez Infolio sous le titre “Le Consulat de la mer”. Des tranches de vie défiant l’imagination y alternent avec celles non moins stupéfiantes de son « double », Menu von Minutoli, un Genevois au service de Frédéric-Guillaume III de Prusse, gouverneur d’un prince, devenu archéologue par passion comme l’auteur de ce « roman-mémoires » dans sa prime jeunesse.

L’adolescent tâte d’un internat bavarois avant de se retrouver dans la Cité de Calvin. En l’absence d’un père, militant socialiste allemand, tout occupé pendant la guerre à lutter contre le IIIe Reich aux côtés des Américains, c’est sa tante et sa mère, devenue la gouvernante d’Ernest Ansermet, qui assurent son éducation. Il consacre des pages captivantes, riches en révélations, à celui qu’il appelle « le Maître », son second père, mais aussi à un ami de la famille, le peintre Maurice Barraud, qui avait épousé sa marraine, fille d’Ernest Ansermet.

Les premiers écrits de Jean-Jacques Langendorf sont les articles qu’il signe Atchenko, Krapotchine [sic], Arsène Lupin, Ishaï Kognowockij et Goupil Goldenberg dans Ravachol, « périodique anarchiste révolutionnaire d’étude et de propagande » édité par le groupe du même nom à partir de 1959. Deux comparses, le libraire Claude Frochaux, futur directeur de L’Âge d’Homme et auteur de L’Homme seul, et Alain Lepère, conducteur typographe à La Suisse et insoumis, font partie de l’équipe rédactionnelle initiale. Un Manifeste paraît fin 1960, dont l’aboutissement logique est le passage de l’« étude » et de la « propagande » aux travaux pratiques (« la propagande par le fait » chère à Kropotkine) : une vingtaine de cocktails Molotov sont alors balancés contre la chancellerie du Consulat général d’Espagne à Genève, le 21 février 1961, peu avant quatre heures du matin. Les locaux, contigus à la résidence du personnel consulaire, sont fort heureusement inoccupés et les effets pyrotechniques de l’attentat seront inversément proportionnels à son écho médiatique. Une édition spéciale de “La Suisse” en rend compte le jour même ! Dommage que Carole Villiger, dans “Usages de la violence en politique, 1950-2000” (Antipodes, 2017), ne consacre qu’une seule ligne à ce qu’elle appelle dans son jargon sociologique l’« utilisation d’un répertoire violent ». Les trois lascars sont finalement condamnés à un an de prison avec sursis, après avoir goûté pendant plus de six mois aux délices de Saint Antoine ; une incarcération deux fois plus longue que les trois mois de prison ferme infligés au tribun socialiste Maurice Jeanneret-Minkine, à la suite des événements de novembre 1932 à Lausanne.… Max-Marc Thomas, le très « réac » Heurtebise de “La Suisse”, écrira qu’une bonne fessée sur la place du Bourg-de-Four aurait été plus utile qu’un procès d’assises…

Septembre 1979 : on retrouve en Gare de Vienne Jean-Jacques Langendorf, revêtu d’une tunique d’officier d’état-major de l’armée impériale-royale d’avant Sadowa, ornée de décorations slovaques et serbes, un casque à pointe sur le chef, flanqué de son épouse Cornelia et de l’éditeur Peter Weiss, en compagnie de plusieurs amis. Ils sont venus accueillir l’écrivain français Pierre Gripari, l’auteur de ces merveilleux “Contes de la rue Broca” et “Contes de la Folie Méricourt” qu’on lit encore aujourd’hui à nos enfants et petits-enfants. Une fanfare, composée d’une trentaine de musiciens en uniforme, attaque la glorieuse Marche de Seyffertitz et l’on voit émerger de la foule plusieurs pancartes. Sur l’une d’elles, que brandit un bambin de trois ans, le fils de Peter Weiss, on peut lire l’inscription « Merci pour tes contes. Les enfants de Vienne », et sur une autre, « Le bleu Danube salue le Gripari », un jeu de mots imaginé par Claude Frochaux.

Entre ces deux épisodes, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts du Danube et de l’Arve. Jean-Jacques Langendorf, qui s’est fixé définitivement en Autriche, a travaillé comme un forçat dans les bibliothèques européennes. Il n’a cessé de publier, avec une prédilection pour le domaine militaire dont il est devenu un expert. Avec Peter Weiss, « un beau ténébreux marchant sur une mosaïque de cœurs brisés », il a créé sa propre maison d’édition où la pensée réactionnaire de Nicolás Gómez Dávila cohabite harmonieusement avec l’impitoyable critique du libéralisme de Carl Schmitt. Voilà notre paléo-anarchiste, fasciné par le destin de l’Empire austro-hongrois, qui devient lentement mais sûrement, par à-coups, par lectures et par discussions, monarchiste ! Mais ces deux voies proches car parallèles ne finissent-elles pas par se rejoindre dans l’infini ? C’est Pierre Boutang, philosophe, imprécateur et dissident, qui a popularisé cette formule apocryphe de Charles Maurras : « La monarchie, c’est l’anarchie plus un » !

Présenter Jean-Jacques Langendorf comme un simple admirateur de la monarchie danubienne passé « de la bombe à la couronne » serait évidemment bien réducteur. “Le Consulat de la mer” nous entraîne sur les rives du détroit d’Ormuz, dans le New York des années cinquante, à Prague en pleine guerre froide, dans l’Égypte de Champollion et beaucoup plus haut encore. Il foisonne d’anecdotes toutes plus insolites les unes que les autres, que l’on peut déguster sans casque à pointe ni sabre au clair. Lire le « roman-mémoires » de Jean-Jacques Langendorf, c’est prendre un sacré coup de jeune et se payer une belle tranche d’insolence et de non-conformisme !

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