Extraits de roman – Une pluie diluvienne s’abattait sur Annecy…


Vendredi 20 février 2009. Quatorze heures.

PAR NELLY LEDUC

Une pluie diluvienne s’abattait sur Annecy. Le Lac vert, traiteur du forum commercial proche de la gare, se vidait d’un coup de sa clientèle d’affaires. Quatorze heures. Ce fut précisément l’heure où Clélia Leroy franchit la porte de l’établissement. Elle prit place sur une banquette non loin de l’espace dégustation tout en jetant un oeil dans la salle quasi déserte où s’activaient quelques serveurs. Son regard s’attarda sur un jeune homme assis à la table d’en face. Elle parcourut la carte tout en l’observant à la dérobée. Blouson, jeans, baskets. Rien de bien singulier. Rien, hormis une lueur particulière dans le regard, qui interpella la femme, capta son attention. Les yeux noirs en amande de l’inconnu trahissaient son désarroi.

(…)

5 octobre 2009. La salle des pas perdus résonnait de mille bruits étranges. A l’extérieur, la tempête qui faisait rage n’avait en rien découragé les Annéciens agglutinés au pied du tribunal. Depuis des semaines, la presse se déchaînait émettant des pronostics sur l’issue du procès. Clélia et son mari gravirent ensemble les marches du palais de justice et se séparèrent à l’étage. Tandis que le comité de soutien du détenu s’installait dans la salle d’audience, la mère de Benji se dirigea vers la pièce réservée aux témoins où patientaient Lisa et Grégoire Dufarcq. Ils se levèrent pour la saluer puis regagnèrent leurs sièges. La décoratrice avait les yeux vissés sur le sol à damiers. Le patron de Solomon, main sous le menton, affichait un air perplexe. Plongée dans ses notes, Clélia tentait de masquer son anxiété.

Au même instant, dans la salle du tribunal, des groupes d’individus se disputaient les quelques sièges encore vacants. Les correspondants de presse se bousculaient pour accéder aux meilleures places. En revanche, le team de TV Alp’Nord, emmené par Tom Dorsac, le patron de la chaîne, était déjà aux premières loges. Une délégation considérable de cameramen avait investi les endroits stratégiques. On pouvait lire sur les visages une délectation certaine. «Depuis César, rien n’a changé, c’est toujours la même curée!» souffla Georges-Emeric à son fils tout en dévisageant le redoutable Axel Stirvignac. Benjamin-Loïs ne quittait pas des yeux le père de la victime. Hagard, le visage masqué par des lunettes noires, Jean Jamink semblait anesthésié. A côté de lui, recroquevillée sur son siège, une dame en tailleur sombre lui étreignait la main. Autour d’eux gravitait une dizaine de jeunes très remontés. Les rumeurs enflaient dans la salle, l’excitation de la foule était perceptible. Un frémissement parcourut l’assistance. La porte du tribunal s’ouvrait sur l’accusé. Tête basse, fuyant les regards, il prit place dans le box entre deux policiers. Son costume gris mettait en valeur sa musculature mais la chemise blanche accentuait la pâleur de ses traits. «Il y a en lui quelque chose de félin», songea le mari de Clélia un brin jaloux, tout en dévorant des yeux Solomon.

(…)

Diego   ̶ le guide qui parlait français   ̶ et son jeune client avaient rejoint deux heures plus tôt le poumon vert de l’île. L’air était humide, la végétation luxuriante. Aucun bruissement de fougères, aucun craquement suspect ne lui échappaient. De temps à autre, il s’arrêtait pour donner à Benji des explications sur la forêt tropicale. Le fils de Clélia désigna des arbres qu’il ne connaissait pas. La réponse fusa:
— Ce sont des gommiers! Ici, la végétation est très diversifiée. Nous avons des centaines d’espèces différentes et quantité d’arbres: des cacaoyers, des arbres à pain, des papayers, des bananiers, entre autres. Sais-tu quel est notre oiseau national?
— Aucune idée!
— C’est un perroquet endémique, l’Amazona versicolor. Son plumage est magnifique! Il était en voie de disparition dans les années 1970, est devenu depuis une espèce protégée. Il fait son nid dans les troncs d’arbres et s’épanouit dans la canopée.
— De quoi se nourrit-il?
— De fruits, d’insectes… mais surtout de mangues!

Extraits du premier roman de Nelly Leduc, “Destins croisés au Lac vert”, Editions Eclectica, 2017. L’auteure évoquera l’acte d’écriture et sa nécessité, la part inspirée et transpirée de toute création lors d’une rencontre-discussion organisée vendredi 23 juin 2017 à 18h30 à la libraire MLC à Genève.

 

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