Auschwitz n’est qu’à quelques pas…


Le long métrage britanico-américain de Mick Jackson « Le Procès du siècle » est dans nos salles depuis début septembre.

PAR FRANÇOIS MEYLAN

Aux Etats-Unis, il est sorti déjà l’an dernier sous le titre « Denial ». Notons que le nom québécois est « Déni ». Le déni, c’est celui de l’Holocauste par l’écrivain britannique David Irving, dans les années huitante. Le film est inspiré de l’ouvrage « History on Trial: My Day in Court with a Holocaust Denier ». Dans lequel l’historienne juive Deborah Lipstadt relate le procès londonien qui l’a opposée en 2000 au négationniste.

Notons que c’est ce dernier qui dépose plainte pour diffamation. Et comme le demande le droit anglais, c’est à Deborah Lipstadt d’établir sa non-culpabilité. Ce film qu’il faut aller voir pour son suspense et pour le jeu collectif parfait des avocats de la défense est, on peut s’en douter, remuant. Il interpelle à plus d’un titre. Faut-il, comme le fait systématiquement Deborah Lipstadt refuser tout débat avec quiconque niera l’Holocauste?

La justice doit-elle aujourd’hui servir de thérapie aux victimes et à leurs descendants? A-t-on le droit de revisiter l’histoire au risque de relever des éléments nouveaux ? Etc, etc. En ce qui me concerne, le passage le plus bouleversant est quand les avocats se rendent, accompagnés d’experts, sur les lieux de l’insoutenable. En Pologne, à un peu plus d’une heure de route de la somptueuse Cracovie, dans les camps de la mort d’Auschwitz et de Birkenau. Ce qui fut le vaisseau amiral de la « solution finale » des nazis est aujourd’hui un musée national et est inscrit sur la liste du patrimoine de l’humanité par l’Unesco. À juste titre, pour rendre hommage à plus de un million et demi de personnes exterminées sans aucune forme de procès ni même de sépulture. Le philosophe Michel Onfray l’explique comme il se doit : « ce trou noir ouvert par les nazis et dans lequel ont été précipités les corps et âmes de millions d’hommes ne doit pas se refermer. Du moins doit-on sans relâche contribuer à le remplir de mémoire. »

Je m’y suis personnellement rendu en octobre 2016. J’ai visité Auschwitz. Je m’y suis recueilli. Je m’y suis effondré en sanglots. Encore la nuit dernière, j’ai rêvé avoir été choisi pour la chambre à gaz. Entendant les hurlements de détresse des autres sélectionnés, j’avais alors très peu de temps pour décider de ma posture. Aller à la mort avec contenance et un courage de façade. Espérant encore une intervention divine de dernier instant ou crier toute ma rage d’injustice et supplier les salopards de m’épargner cette fois-ci. Heureusement, je n’ai « que » rêvé. Au réveil, j’ai aussitôt réalisé que d’avoir pensé la veille à la rédaction de cet article avait, sans aucun doute, généré ce rêve funeste mais au combien riche intimement.

Je retiens de mon voyage pour la mémoire quelques enseignements. Le premier est qu’il est utile d’y aller et que l’on a tous quelque chose à y apprendre. Deuxièmement, j’y ai compris les étapes de la déshumanisation. Pour un monde meilleur et surtout plus humain il est utile de connaître lesdits mécanismes et de les combattre. Notre monde actuel, fou, stressé, consumériste, égoïste, dualiste, brutal, désabusé et désarmé moralement fabrique des « bataillons » de nouveaux « nazis », de pervers narcissiques et autres sociopathes. Or le processus de suppression de l’autre est toujours le même. On convoite ce qu’il a et que nous n’avons pas, on l’admire, on le flatte, on le séduit. On essaie d’en profiter mais cela ne suffit pas. Alors il nous agace. On le hait. On le culpabilise. On accroît la manipulation. On le rabaisse. On le dénigre. On le réduit. On lui nie son droit à l’existence. On finit par le supprimer. Il est déshumanisé et éliminé. Dans son livre « Si c’est un homme », Primo Levi, chimiste, résistant turinois qui fut déporté à Auschwitz, l’a décrit : « Les personnes de ce récit ne sont pas des hommes. Leur humanité est morte, ou eux-mêmes l’ont ensevelie sous l’offense subie ou infligée à autrui. Les SS féroces et stupides, les Kapos, les politiques, les criminels, les prominents grands et petits, et jusqu’aux Häftlinge, masse asservie et indifférenciée, tous les échelons de la hiérarchie dénaturée instaurée par les Allemands sont paradoxalement unis par une même désolation intérieure. »

Troisièmement, force est de constater que nous vivons, à nouveau, soumis. Une soumission, comme toujours, invisible. Celle du sytème… celle du politiquement correct… celle de la peur de sortir de la norme. Celle de perdre son emploi. De perdre son existence dans la meute. On ne vit plus. On survit dans le paraître, dans la futilité et dans l’abject. Le spectre d’épanouissement personnel se rétrécit de jour en jour. Mais nous devons assumer le choix de société que nous avons fait jadis, celui de l’individualisme. On nous demande de produire encore et encore. Dans l’attente d’être remplacés par une machine. D’obéir. De ne pas poser de question. Surtout de consommer. De voter le sytème. De ne pas le remettre en question. Un signe, parmi d’autres, c’est l’attitude même des médias de masse. Dépendants d’un système néolibéral qui oppresse, ils s’auto-censurent eux-mêmes. Il n’est plus même nécessaire de leur intimer un quelconque ordre. La peur suggérée et auto-entretenue fait le travail. Une nouvelle déshumanisation est en chemin. Reste à savoir combien de pas nous séparent d’Auschwitz.

Et pour finir, cette citation de la philosophe française Anne Dufourmantelle qui nous a quittés cet été: « La société matérialiste n’a d’autre objectif que nous rendre de plus en plus poreux aux images qu’elle sécrète, aux objets qu’elle fabrique et décompose, aux substances qu’elle considère indispensables à la fabrication d’un individu toujours plus lisse, aseptisé et interchangeable. »

Visitons Auschwitz de nous-même, libérons-nous de toute soumission quelle qu’elle soit. Entreprenons notre trajectoire personnelle. Ne laissons personne ni aucun système le faire à notre place.

J’ai visité Auschwitz. Je m’y suis recueilli. Je m’y suis effondré en sanglots. Photo Meylan, octobre 2016.

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One Response to “Auschwitz n’est qu’à quelques pas…”

  1. Sima Dakkus 19 septembre 2017 at 07:34 #

    La mémoire est essentielle à l’humanité.

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