Tribune libre – Les Catalans vont-ils devenir les Rohingyas de l’Europe?


La Méduse publie le contenu d’une lettre envoyée le 22 septembre 2017 au conseiller national valaisan Mathias Reynard par Sylvie Costa Paillet, Lausannoise d’origine catalane, “née et restée attachée au Valais”. Le 28 septembre 2017, “Le Nouvelliste” révélait que Mathias Reynard et Yannick Buttet, co-présidents du groupe parlementaire Suisse-Catalogne, “ont adressé avec dix autres élus une lettre ouverte au gouvernement espagnol pour dénoncer les irrégularités et les violences dans le cadre du référendum que connaîtra la Catalogne le 1er octobre 2017”.

Monsieur Reynard,

En 2015, vous aviez déposé une interpellation devant le Conseil national, proposant que la Suisse joue un rôle de médiatrice entre l’Espagne et la Catalogne, afin que puisse s’instaurer un dialogue autour du vote d’autodétermination souhaité par la population catalane (résultat d’élections régionales, septembre 2015). Vous étiez visionnaire.

A cette époque, le Conseil fédéral avait répondu, que : « les aspirations indépendantistes de la Catalogne relèvent de la politique intérieure de l’Espagne […] la Suisse ne propose en effet ses bons offices que si toutes les parties le souhaitent expressément. »

Depuis, malgré plusieurs demandes réitérées de dialogue du gouvernement catalan, le gouvernement espagnol n’a jamais voulu aborder le sujet. La dernière demande date du mardi 12 septembre, dans une lettre signée du président et du vice-président de l’exécutif, de la président du parlement et de la maire de Barcelone. Rien n’y a fait.

Si toutes les définitions juridiques du mot « démocratie » sont utilisées, et portées à leurs limites, par tous les partisans opposés dans cette affaire, jusque là, la position de la Suisse se maintenait telle qu’elle l’avait énoncé en 2015.

Or, il est devenu clair depuis le mercredi 20 septembre que les rapports de force sont inégaux et se sont déplacés sur le terrain de la violence. Le fruit de cette volonté têtue de ne pas dialoguer est l’usage de la force, armée dans le cas de l’Espagne. Des arrestations d’élus politiques se sont produites, certes, mais le pire est à venir. Dans un discours prononcé depuis la Moncloa, M. Mariano Rajoy, premier ministre espagnol (Partido Popular) a menacé sans voile que si le gouvernement de Catalogne poursuivait à penser à faire voter sa population « des faits pires encore allaient advenir ».

En effet, deux bateaux sont désormais arrimés dans le port de Barcelone, afin d’héberger un millier de policiers nationaux et de gardes civils, fraîchement arrivés. Un autre navire a été placé dans le port de Tarragone (env. 200 km au sud de Barcelone). Le chef du gouvernement espagnol a clairement proféré des menaces policières à l’encontre de la population. Cette dernière, qui est massivement descendue dans la rue, se bat, elle, avec des chants et des œillets qu’elle distribue. Le pacifisme avant tout est son mot d’ordre. On dit que l’Espagne était une jeune démocratie. Elle a agi cette semaine comme les enfants en bas âge qui ne trouvent pas les mots pour s’exprimer et ont recours à la violence.

Ce soir, des rumeurs courent. On s’attend à l’arrestation des membres de l’exécutif catalan et à la présence des policiers dans les rues pour empêcher la population de voter le dimanche 1er octobre.

Monsieur Reynard, je vous le demande en tant qu’élu du peuple, sensible à cette affaire: comment la Suisse, exemple de démocratie directe, va-t-elle se positionner? Ce qui arrive ne relève plus seulement de la politique intérieure de l’Espagne, il en va du statut de la démocratie en Occident et en Europe. Peut-on se permettre, au vu de la situation internationale tendue, de faire passer un tel message?

Est-il possible de faire encore quelque chose avant que cela ne dégénère? Le scénario catastrophe que je vous dépeins peut-il être évité si un Etat européen, et réellement démocratique comme la Suisse, se positionne pour calmer les esprits? Proposer ses services de médiation pourrait être maintenant réellement utile.

Dans l’attente de votre réponse, je vous remercie d’avoir pris la peine de me lire, Monsieur Reynard, et vous prie d’accepter mes salutations les meilleures.

Bien à vous,

Sylvie Costa Paillet, Lausanne

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3 Responses to “Tribune libre – Les Catalans vont-ils devenir les Rohingyas de l’Europe?”

  1. Sylvie Costa Paillet 1 octobre 2017 at 15:29 #

    (Actualisé au 1er octobre 2017, 15h50)

    C’est pire que tout. Déjà 337 blessés parmi la population catalane, toujours remarquablement pacifique (je reçoisles mots d’ordre, toujours le même: non violence). La polices nationale espagnole et les gardes civils cognent sans discernement. Des personnes âgées parmi les blessés mais aussi par le tir de balles en caoutchouc. Et Mariano Rajoy, son acolyte Saenz de Santamatria qui se félicitent d’agir professionnellement et avec fermeté!
    Les observaterus britanniques ont été expulsés manu militari d’une collège électoral par la police. En état de choc, ils vont déposer plainte pénale auprès du tribunal international de la Haye. Mais d’ici là encore combien de blessés encore?
    Que faire? Qui alerter?
    Au secours!!!

  2. Sylvie Costa Paillet 2 octobre 2017 at 18:05 #

    (Actualisé au 2 octobre 2017, 19h00)

    La journée d’hier a été très éprouvante à suivre. Voir comment tout une société civile s’organise toute seule pour pouvoir voter et faire face à la violence policière tout en restant pacifique, a été dur à vivre. Les gens, de tous les âges, se sont laissé casser les doigts, projeter contre les murs, jeter en bas des escaliers. Ils appellent cela la révolte du sourire, la revolta del somriure (allusion à une chanson de Lluis Llach). Mais on est bien loin des discours politiques et de toutes les justifications juridico-sociales dans lesquelles s’empêtrent les édiles de tous bords.
    Hier, indépendantiste ou pas, toute la population n’a eu qu’une seule volonté, celle de voter et elle s’est organisée toute seule pour le faire.
    Entendre une élue socialiste vaudoise à la radio ce matin, évoquer des principes de droit bafoués et se retrancher rationnellement derrière les théories juridiques abstraites et des principes rigides, a été vécu comme une validation de sa part, de la violence policière sur une population. Pas vraiment d’humanité, ni d’évocation du respect fondamental des droits de l’homme.

  3. Philippe Zutter 3 octobre 2017 at 21:37 #

    Certes, les violences policières en Catalogne sont à déplorer. Cependant, en dépit de tels actes regrettables, les conditions pour une médiation suisse ne sont pas réunies.
    En outre, ces interventions musclées des forces de l’ordre de Madrid ne font pas de l’Espagne un pays anti-démocratique. La Catalogne jouit, au sein des institutions espagnoles, d’une large autonomie et M. Puigdemont n’a aucune légitimité à proclamer l’indépendance de sa région. Surtout qu’en Catalogne même, les sécessionnistes sont loin de faire l’unanimité. Mais ce sont surtout surtout eux que l’on entend!

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