Krach dans un ciel d’azur


« Rien ne le laissait présager », pourra-t-on entendre après coup.

PAR PIERRE ROCHAT

Et c’est ainsi depuis la nuit des temps, de la Renaissance et l’effondrement du prix des oignons de tulipe – alors objet d’investissements en Hollande – au krach d’octobre 1929 (1). Le scénario est pourtant bien connu : la chute est précédée d’une phase d’euphorie au cours de laquelle la pensée rationnelle est supplantée par son Yang, le comportement affectif. A l’œuvre est une force qui inhibe la peur et déjoue les signaux d’alarme.

Vus de l’extérieur, des indices s’accumulent qui montrent que nous avons franchi le seuil de cette phase. Le plus probant est la propension des acteurs à justifier leurs prises de risque par « ce n’est pas comparable, aujourd’hui les taux d’intérêts sont si bas ». Ils croient aveuglément à leurs arguments et balaient ceux qui les gênent.

Il faut se rappeler qu’acheter une action à 25 fois le bénéfice, c’est investir à 4%, ce qui ne rémunère pas le risque de l’entreprise par rapport à une obligation d’Etat, considérée comme sans risque, dont le rendement se situe à 2% pour les Etats-Unis.

Certes, l’économie mondiale a repris le chemin de la croissance, sans inflation, le prix de l’énergie est bas, le coût du travail est stable et les taux d’intérêt sont au plancher. Cette constellation favorable est la promesse d’une croissance de la capacité bénéficiaire des entreprises, justifiant par-là même le cours de leurs actions. Bref, c’est un ciel bleu sans nuage à l’horizon, de quoi ébranler les plus sceptiques.

Cependant, une autre force est parallèlement à l’œuvre, la même qui préside à la diffusion de la lumière, du son, de l’électricité, des vagues, des secousses telluriques, etc. Cette force relève de la mécanique ondulatoire qui postule que l’énergie se meut en ondes. Les marchés n’échappent pas à la mécanique ondulatoire : ils se comportent comme des ondes. Les ondes sont formées de cycles ou phases. Dans un mouvement ondulatoire, par définition, aucune phase ne dure infiniment, aussi longue soit-elle. Ainsi la phase montante du marché boursier ne peut pas durer infiniment si l’on considère qu’il se comporte comme une onde. La théorie ondulatoire – et le bon sens – prédisent qu’il abordera tôt ou tard la phase descendante du cycle. Même dans un ciel azur sans nuage, le retournement du cycle est programmé. Le signal sera donné lorsqu’un grand investisseur, comme Black Rock ou Goldman Sachs, décidera de vendre, sans raison autre que celle d’être le premier plutôt que dans l’entonnoir des suiveurs qui font s’effondrer les cours et essuient les pertes.

Ce n’est qu’après que les économistes ébaubis expliqueront qu’il fallait s’y attendre… à croire que c’était évident. Ils parleront de la bulle de la dette chinoise, du resserrement de la politique monétaire, ou encore de l’avortement des baisses d’impôts promises par l’Administration américaine.

Le temps avenir ne nous appartient pas, certes, mais nous avons suffisamment d’expérience pour savoir que les arbres ne montent pas jusqu’au ciel. C’est probablement ce qui a inspiré le chroniqueur économique à New York du Financial Times, Robin Wigglesworth, qui écrivait que des signes d’euphorie commençaient à hanter la bourse, « Signs of Euphoria Haunt Bull Run ». Son rédacteur en chef a prudemment placé l’article en page 19. Il aurait fait mauvais genre à la une car le bon ton est à l’optimisme.

(1) Brève histoire de l’euphorie financière, John K. Galbraith, Economiste et Conseiller du Président Kennedy, Traduction française Seuil 1992.

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