Dans l’art de Gaudí, nationaliste, indépendantiste catalan convaincu et catholique fervent, tout reflète son territoire


Pour qui était en Catalogne la dernière quinzaine d’octobre 2017, le bleu de la mer, un soleil étincelant et des visages accueillants annonçaient un automne radieux. Le contexte politique perdait son pouvoir sur les forces de la nature.

PAR SIMA DAKKUS RASSOUL

Par une chaude nuit d’octobre, les casserolades suite à l’arrestation de deux responsables catalans sonnaient telle une réaction collective. Ce rituel qui consiste à renvoyer ce son de casseroles frappées contre murs et fenêtres, lié à divers événements historiques, marque une expression populaire qui n’est pas née hier. En la circonstance, cette caisse de résonnance spontanée et impressionnante répandait une nouvelle que d’aucuns n’avaient peut-être pas encore apprise.

Les réactions intérieures et extérieures, médiatiques ou individuelles furent à la fois émotionnelles et factuelles. Or, il existe peu d’intérêt et de possibilité pour aller véritablement au cœur des choses. Il en va d’une connaissance approfondie et professionnellement attestée, pour les médias, de la question catalane. Ces interrogations pourraient faire l’objet d’une réflexion de fond sur l’état actuel des médias, de leur philosophie et de leur place dans le monde.

Le statut de l’indépendance catalane au sein de l’Espagne remonte à 1975, l’après-Franco. Il a ouvert une nouvelle dimension de culture politique au sein de l’Espagne de tradition plutôt conservatrice. Or, de toute évidence, le dialogue démocratique entre Madrid et les représentants catalans n’a pas fonctionné. Il s’agit de deux cultures politiques, l’une basée apparemment sur la force de l’autorité et la seconde plus ouverte sur le dialogue et les aspirations collectives. Laissons aux historiens l’évaluation du soutien de l’Europe au gouvernement espagnol et de ses conséquences. Frilosité? Peur de voir d’autres aspirations surgir? Ce sont des questions qui aujourd’hui touchent tous les continents.

Il est raisonnable de penser que beaucoup de problèmes attribués à la politique, là et ailleurs, cachent des fondements économiques et masquent les profondeurs de la culture des uns et des autres. Politiquement, le minimum garanti par la démocratie devrait être le droit de faire entendre sa voix. Culturellement, il n’en est pas autrement.

La Crypte de la Coltina Gell, photo SDR

Quant à moi, observatrice qui vais souvent en Catalogne et qui me plonge dans ce paysage méditerranéen depuis des années, je voudrais inviter les lecteurs à m’accompagner dans une création qui resplendit et défie le temps dans ce coin du monde. Suivez-moi, donc, si vous le voulez bien, vers l’une des plus brillantes étoiles de l’art née en Catalogne. Son histoire est passionnante et son rayonnement durable. Il n’est point besoin d’être savant dans le domaine de l’art pour admirer ses prodigieuses créations.

Dans le ciel des arts de cette région méditerranéenne s’illumine la figure de proue du modernisme catalan, Antoni Gaudí i Cornet (1852-1926). Cet architecte est unique dans son domaine dans l’histoire de l’art qu’il déborde allégrement. Son immense art commença à être reconnu seulement dans les années 50 dans les milieux d’art internationaux.

Dans l’art de ce géant nationaliste, indépendantiste catalan convaincu et catholique fervent, tout reflète son territoire. Il a une connaissance intime précise de cet environnement, de sa nature diverse et foisonnante, et de son état d’esprit aussi bien politique qu’humain. Il situe notamment le paysage catalan dans la sphère méditerranéenne par la qualité parfaitement équilibrée de sa lumière en comparaison de celle d’autres lieux du monde. Reconnaître la différence pour le vivre ensemble. Une relation intime entre nature et culture.

Sa Sagrada Familia, à Barcelone, appelée «la cathédrale des pauvres», est l’un des monuments les plus visités au monde. Gaudí, rattaché à l’art grec par ses valeurs sculpturales et tactiles fut le digne héritier des bâtisseurs de cathédrales. Un projet qui visait haut. La Sagrada Familia est considérée par certains comme une oeuvre «gothique méditerranéenne». Aspiration et transcendance, la cathédrale restée inachevée concentrera les dernières années toute l’énergie créatrice du génial artiste et de l’immensité de son horizon. Sept de ses œuvres figurent sur la liste du patrimoine de l’Unesco et témoignent de l’apport de cet artiste hors-norme: le parc Güell, le palais Güell, la Casa Mila, la Casa Vicens, le travail de Gaudí sur la façade de la Nativité et la crypte de la cathédrale de la Sagrada Familia, la Casa Batlló, la crypte de la Colònia Güell.

Grâce à sa capacité de sortir l’architecture de l’atelier de dessin, il réalisait des maquettes en trois dimensions. Ces projets sortaient de sa capacité gigantesque à «voir» en trois dimensions. Il travaillait en équipe sur ce qu’on pourrait appeler des projets pilotes, tant ils étaient prodigieusement complexes. Il travaillait avec des artisans, des maçons avec une connaissance profonde et l’amour de leur travail et dont Gaudí savait également les finesses. Son génie artistique savait travailler coude à coude avec ses artisans et artistes d’un autre temps. Nous n’avons pas inventé la pluridisciplinarité.

Dans le parcours de Gaudí, la rencontre et l’amitié de Eusebi Güell i Bacigalupi, propriétaire industriel de filatures de coton fut marquante. Mécène éclairé et politicien, il accordera une confiance totale à Gaudí et son talent. Leur amitié durera jusqu’à la mort de Güell, en 1914. Gaudí le visionnaire a ainsi construit le parc Guëll, une œuvre baroque et féérique qui, par l’intelligence de ses détails et l’immensité de son ambition, époustoufle le regard et l’esprit.

J’ai ressenti à nouveau ce réel vertige que me donne l’œuvre de Gaudí en découvrant la Crypte de la Colonie. Oeuvre que je ne connaissais pas encore. Une construction qui  marque l’envergure de son ambition, un mélange d’inspiration, de pudeur et de modestie perfectionniste de la réalisation, un foisonnement de savoirs et de symboles. Bref, une œuvre tactile et charnelle tendue vers le haut qui traduit la ferveur de la création pour accompagner l’esprit humain.

Ce joyau se situe dans la petite ville de Santa Coloma de Cervellò, à quelques kilomètres de Barcelone, au sein d’un ensemble destiné aux travailleurs de filature de coton de Güell. La Colonie, un quartier industriel architecturalement beau conçu pour tous. Toute une vision politique de Güell et son respect pour ces travailleurs de son industrie. La merveilleuse Crypte de la Colonie est restée inachevée. A la mort du mécène et ami de Gaudí en 1914, on a ensuite jugé que la réalisation de l’ensemble de l’Eglise était trop coûteuse. On dirait «rentable» en langage contemporain pour masquer le manque de vision.

En regardant le sablier du temps, je garde le vertige.

L’inspiration de la nature. Photo SDR

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 Responses to “Dans l’art de Gaudí, nationaliste, indépendantiste catalan convaincu et catholique fervent, tout reflète son territoire”

  1. Bernard Walter 7 novembre 2017 at 22:21 #

    Gaudi, c’est un pur visionnaire, j’ai l’impression qu’il vient d’un autre monde.
    Et lui est prophète en son pays.

  2. Sima Dakkus Rassoul
    Sima Dakkus Rassoul 8 novembre 2017 at 08:12 #

    Ce monde existe pourtant et demeure invisible à la plupart.
    Oui, toutes les fibres de son art expriment son pays.
    Merci Bernard.
    Bonne journée.

  3. Anne Waelti
    Anne Waelti 8 novembre 2017 at 09:39 #

    Merci Sima, un angle intéressant sur une actualité peu réjouissante, un souffle d’air frais.

  4. Sima Dakkus Rassoul
    Sima Dakkus Rassoul 8 novembre 2017 at 09:47 #

    Merci à vous.
    C’est bien le destin de l’art de prendre une distance pleine d’humanité.
    Bonne journée.

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