Lettre de Lima à un ami lecteur – Tour de passe-passe électoral au Honduras, bon élève de la Colombie qui évita une révolution en 1970 grâce au… cyclisme


Tiens, voilà un pays sur lequel on ne tartine pas trop. Le Honduras. J’y suis passé il y a des années. Ce qu’il vit aujourd’hui ressemble étrangement à ce qu’avait vécu la Colombie, en 1970. Permets que je te narre ici une histoire. Une histoire dans l’Histoire…

Le Honduras? On en parle principalement pour stigmatiser les violences, celles que sèment les pandillas. En oubliant une autre violence, institutionnelle, celle-là. La forfaiture, sous la forme du vol de la victoire de l’opposition de gauche aux dernières élections présidentielles. Une violence institutionnelle, te disais-je, bien pire que les autres, à mes yeux, à l’origine de celles qui, encore et toujours, font des victimes dans les rangs de l’opposition.

Une opposition, dit en passant, qui ne faiblit pas dans ses manifs, devenues quotidiennes à Tegucigalpa, la capitale de cet Etat de l’Amérique centrale, et dans l’ensemble du pays, après l’annonce officielle, le 17 décembre dernier, de la « victoire » du chef de l’Etat sortant, Juan Orlando Hernandez. Au moment où j’écris ces lignes, une vingtaine de morts sont à déplorer. Dans les rangs des vainqueurs… sur tricherie.

L’opposition, emmenée par son leader, Salvador Nasralla, accuse en effet l’exécutif d’avoir falsifié les résultats. Elle refuse, sans doute avec raison, de reconnaître la réélection manipulée dudit Hernandez. Même les observateurs internationaux évoquent des irrégularités lors du srutin.

Histoire de situer l’homme Hernandez, il est de ceux qui ont aboyé – sous les menaces de Dame Halley, l’ambassadrice haineuse de Trump? – avec les quelques pays qui appuyèrent Washington contre le reste du monde à l’ONU, pour condamner la décision étasunienne de déplacer son ambassade de Tel Aviv à Jérusalem. Soumission soumission. La plus vile, surtout si celle-ci est en plus monnayée.

Ceci expliquant cela, contrairement à son voisin, le Salvador, le Honduras ne figure pas sur la liste des pays de m… du Trump de service.

Pour en revenir au jour de l’élection présidentielle, le 26 novembre dernier, l’opposant de gauche Salvador Nasralla était donné en tête au lendemain du scrutin, en avance sur le président sortant Juan Orlando Hernandez. En milieu de matinée, le Tribunal suprême électoral (TSE) continuait de donner les mêmes chiffres que dans la nuit: 45,17% des voix pour Nasralla, contre 40,21% pour son contradicteur. Tu connais la suite!

Un scénario qui me fait penser à un autre, vécu personnellement en 1970 en Colombie.

L’ex-dictateur Rojas Pinilla, qui s’était vu contraint à l’exil d’abord en Espagne puis aux Etats-Unis, était revenu en Colombie, histoire de se présenter aux élections présidentielles de 1970. Tiens-toi bien sous une étiquette de gauche cette fois.

Bref, Pinilla s’était transformé en une option pour une population colombienne désorientée, désillusionnée. Le dictateur y affrontait le candidat du Front national (droite), Andrès Pastrana.

Je me trouvais à Bogota dans la nuit du 19 au 20 avril 1970, tu penses si je suivais le dépouillement du scrutin. Peu après minuit, Rojas Pinilla était donné vainqueur, avec une avance confortable.

Avec des amis, quelques bières et bouteilles de rhum aidant, histoire de garder les yeux ouverts, je prenais note, vers 4 heures du matin, de la quasi certaine victoire de l’ex-dictateur revenu au pays en sauveur après l’avoir maltraité, volé et j’en passe. De la rue parvenaient les chants de victoire de ses partisans.

Deux ou trois heures plus tard, revirement total. Grâce à la manoeuvre de prestidigitation de la Cour électorale, Pastrana était en effet déclaré président, avec 1.625.025 votes, contre 1.561.468 à son adversaire.

Couvre-feu décrété par le gouvernement d’alors, du même bord que le candidat Pastrana, blindés et hommes en armes dans la rue au matin du 20 avril. Un pays, une ville tout au moins,  en état de guerre…

Rojas et ses partisans dénoncèrent la fraude électorale. Plusieurs médias importants et des historiens crédibles emboîtèrent le pas, mettant largement en doute la véracité de ces résultats. Tu as dit similitude avec ce qui se passe aujourd’hui au Honduras?

A l’époque, un coureur cycliste qui brillait dans les tours de France et d’Italie, un grimpeur hors pair, était donné favori du tour de Colombie. Les autorités prirent sur elles d’avancer ledit Tour de plusieurs mois. Machiavélique calcul qui s’avéra payant, puisque les Colombiens se passionnèrent bien vite pour cet événement sportif et leur « idole ». En oubliant la rue.

C’est ainsi que la Colombie s’épargna une « révolution ». Grâce aux cyclisme. Sans parvenir à éviter le cycle interminable des violences qui suivra, des dizaines et des dizaines de milliers de morts. Avec l’arrivée du mouvement de guérilla M-19 (Mouvement du 19 avril). Composé en grande partie d’étudiants, pourtant guère sympathisant de Rojas Pinilla, le M-19 optera pour la lutte armée, après avoir considéré que le processus électoral n’était plus crédible. Pour le moins.

Pierre Rottet

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