L’hiver, le froid, la guerre, un conte afghan


La fin de l’hiver signifie la reprise des attentats et de la guerre. Le printemps, symbole de renaissance, prend un sens mortifère en Afghanistan.

 

Oeuvre de Shamsia Hasani, artiste afghane

PAR SIMA DAKKUS RASSOUL

La jeune femme se frottait les mains énergiquement, pour pouvoir ensuite réchauffer de son souffle le bébé qui venait de naître, un garçon qu’elle avait appelé Shojah. Ce prénom de « courageux » lui donnerait, sa mère l’espérait, la chance d’une vie meilleure. Elle regardait en même temps ses trois autres petits enfants, le ventre vide. La plus petite d’entre eux, Arezo, bougeait avec grâce et faisait une danse inventée et connue d’elle seule. Farida comprenait pourquoi des femmes se donnaient si souvent la mort dans son pays. Un mari mort à la guerre dont les gouvernants avaient oublié de verser le salaire avant et après sa disparition. Une fois de plus. Dans quelle poche était allée la modeste somme ? On n’allait quand même pas payer les morts ou bien ? On ne comptait par ailleurs jamais leur nombre, de préférence, c’était symboliquement plus fort. Le marketing enfoncé au cœur du monde comme une vilaine écharde ! Quelquefois les corps restaient là faute de transport et parvenaient à la famille des victimes plus tard, parfois après des mois, dans l’état que l’on devine.

Elle, Farida, dans une province où être femme était déjà presqu’un destin tissé de culpabilité. Travail interdit, car il fallait sortir de la maison. Je vous entends penser que bien sûr, là-bas, le voile, la religion, etc. La grande dame de la nation avait son propre bureau pour aider les femmes. Elle ne connaissait pas grand’chose du pays, mais avait des discours lénifiants sur les femmes et leur place et rôle dans la famille. Deux cultures – dialogue de sourd – car la première dame ne connaissait pas vraiment ni les habitantes du pays, ni les us et coutumes, ni mêmes les usages quotidiens. Le tourisme au sommet. N’oublions pas que nous sommes dans une fiction.

Cruelle fiction, mais que dire de la réalité ? Cela dépend d’où nous sommes dans le monde. En Asie centrale, le cœur du pays de Farida connaissait une coutume établie par les circonstances depuis quatre décennies au moins. En hiver, les gens mouraient de froid, principalement les enfants, les plus fragiles. Et les attaquants de l’invisible se reposaient, le ventre rebondis de bonnes choses fournies par ceux qui portent souvent le masque de la paix. Ils n’allaient pas affronter la neige et le froid ! À quoi bon ? Au printemps, à la fonte des neiges et au renouveau du printemps, ils avaient repris des forces et allaient pouvoir reprendre leurs violences sans même devoir donner les raisons de leurs attentats qui n’épargnent personne. Sans état d’âme. Mettre une bombe dans un berceau ? Aucun problème. Le petit enfant allait directement dans le paradis des innocents. L’ironie est que la religion n’a rien à voir dans l’affaire. Il s’agit du pouvoir et de bénéfices matériels.

De mauvais génies, puissants dans tous les coins du monde, anesthésient des cerveaux et les programment pour ne pas penser. Ils prennent dans leurs filets les enfants dans un pays où les enfants sont si démunis. Ils en font des exécutants. Ils interdisent la musique, mais se font des fêtes déjantées avec des hommes déguisés en femme qui dansent pour et avec eux. C’est permis ! Sans les réseaux sociaux qui abondent d’images en ce sens, on n’en saurait rien. Quels progrès depuis les expériences de nos lavages de cerveaux hérités des temps dont notre monde a effacé la trace dans sa mémoire. Nos régimes bien à nous. Les autres humains au XXIième siècle sont des terrains d’expériences. Nous sommes toujours dans la fiction.

Farida sait bien qu’elle n’a pas le choix. On lui ment de tous les côtés. Il y a des femmes dans sa province qui font ce qu’elles peuvent pour rendre la conscience et la dignité dont la société de son pays a désespérément besoin. Mais elle sait bien que tout cela prendra un temps qu’elle n’a pas. C’est à chaque instant qu’elle doit donner de la nourriture et de l’espoir à ses quatre enfants. Et bientôt, avec le printemps, le bruit des armes et des massacres rerprendra. Le froid sera remplacé par le feu.

Elle refuse d’être l’îcone de cette tragédie. Mais peut-être la petite Arezo – dont le nom signifie désir et espoir -, sa petite danseuse dans l’âme connaîtra autre chose. Elle, Farida, n’a plus la force d’avancer. Elle doit se déconnecter de tout pour la paix à laquelle elle aspire.

Elle se tient au haut d’un grand rocher qui surplombe les plaines à ses pieds. Les larmes troublent sa vue. Elle regarde le soleil. Puis plus rien. Le reste est silence.

Dans la Revue bisannuelle de l’Association Vaudoise des Écrivains, Sillages No. 93, à paraître mi-avril 2018.

 

 

 

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