T’as media? J’ai Blocher!


Blocher vend un quotidien à Tamedia qui vend trois journaux gratuits à Blocher : qui faut-il dénoncer (s’il faut dénoncer quelqu’un) ? Celui qui achète ou celui qui vend?

PAR PASCAL HOLENWEG

Blocher ne peut acheter que les journaux qu’on lui vend, et ne peut échanger des titres avec Tamedia que si Tamedia veut cet échange, et on peine d’ailleurs à discerner un vrai gagnant dans cet échange : Blocher cède à Tamedia un titre, la Basler Zeitung,  qui ne fait pas de bénéfice, qui n’a d’audience qu’à Bâle, et qui y a même perdu des lecteurs quand l’intéressé a mis la patte dessus, en échange de quoi il gagne trois journaux gratuits s’ajoutant aux vingt-cinq qu’il contrôle déjà par le groupe Regiomedia (avec un lectorat total de 800’000 à 1,3 million de personnes selon les estimations). Et dans ces trois journaux gratuits, deux romands, alors qu’il démentait toute envie de se pointer chez les Welches (quoiqu’il ait été soupçonné de vouloir se payer « Le Temps »…). Quant à Tamedia, il accroît son emprise sur la presse quotidienne suisse (il en contrôle déjà 40 % en Alémanie et 68 % en Romandie), et les syndicats ont quelque raison de s’inquiéter de cette situation : Tamedia s’est illustrée ces derniers temps par la concentration de ses rédactions alémanique à Zurich et romande à Lausanne.

Tamedia ne possédait pas seule les deux « gratuits » romands : elle en détenait 50 %, et l’éditeur Jean-Marie Fleury qui détient les autres 50 % détient aussi un  droit de préemption sur les actions de Tamedia. De toute façon, ce ne sont pas les deux journaux genevois et lausannois qui intéressent réellement Blocher, mais le journal zurichois – qui se trouve être, assez curieusement, aussi le journal de la Ville de Zurich, qui paie 800’000 francs par an pour disposer de la « Tagblatt » – avouez qu’il serait pour le moins curieux qu’une municipalité de gauche verse cette obole à quelqu’un qui la voue (et voue la gauche en général, et quasiment toute la droite – sauf la sienne – avec) aux gémonies.

Ainsi un « deal » (pour reprendre l’expression utilisée par les syndicats) est-il passé entre un groupe de presse en passe de contrôler la plus grande partie des quotidiens des « métropoles » (Zurich, Berne, Bâle, Genève, Lausanne) et qui veut devenir le deuxième plus grand acteur médiatique suisse après la SSR, et un autre groupe de presse contrôlant la plus grande partie des « gratuits » des agglomérations (là où, hors des villes-centre, l’UDC trouve une bonne partie de son électorat, et les « gratuits » blochérisés de leur lectorat). Le groupe Zeitunghaus, et Blocher lui-même, démentent toute intention de faire de ces publications des journaux de propagande. Pour GHI, en tout cas, il est vrai que devenir blochérien après avoir été staufférien, ne changerait pas grand chose à sa ligne éditoriale. Et sans doute pas grand chose non plus à l’état calamiteux de l’UDC genevoise.

Moins de titres, moins de rédactions, moins de journalistes, moins de pluralisme des opinions : si la transaction Blocher-Tamedia est peut être pour ses deux acteurs un marché « gagnant-gagnant », elle illustre bien un état de la presse écrite en Suisse qui fait un perdant : le pluralisme des media. Mais qu’est-ce que Tamedia et Blocher en ont à secouer, du pluralisme des media?

CauseS toujours N° 1926

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