Fermeture du Matin, votée à 88%, la grève des journalistes de Tamedia veut marquer « une prise de conscience qui change la donne »


Trop c’est trop. Devant le mur d’incompréhension de la direction de Tamedia, les employés romands du groupe viennent de décider de faire la grève. Un fait inédit dans le Landerneau médiatique romand. Tamedia devra ainsi se passer de ses employés à moins qu’un vrai dialogue ne s’entame.

PAR GÉRARD BLANC

C’est toute la Romandie qui  est concernée, derrière cet aveu affiché de non-rentabilité de celle qu’on appelait « La feuille », se cache le véritable enjeu de départ de la part de Tamedia. Comme l’a très bien décrit Christian Campiche dans « La presse romande assassinée » (2017) et « info popcorn » (2010), la mort du Matin était annoncée.  Le rachat des principaux  titres « papier » d’Edipresse par Tamedia a été déclenché par la fusion entre le Matin-Bleu et 20 Minutes. La suite, on la connaît : Tamedia a exigé une marge bénéficiaire de 15% pour tous les titres et, en particulier Le Matin, 24 Heures et La Tribune de Genève, tout en sachant que cet objectif serait irréalisable. Le but jamais avoué par Tamedia était tout autre. Bon nombre de signes ont montré que les annonces provenant des domaines de  l’emploi, l’immobilier ou l’automobile, n’avaient qu’un seul objectif : se débarrasser des quotidiens dans les meilleurs délais pour favoriser les plates-formes Internet, dont le groupe zurichois est actuellement propriétaire, tels que Jobup.ch, Jobwinner.ch, immostreet.ch, ricardo.ch, autoricardo.ch, Tutti.ch, Newsnet.ch, etc. Tamedia aurait, à moyen terme, prévu de se débarrasser de toute la presse de format papier, y compris en Suisse alémanique et de se consacrer à d’autres activités que la presse papier.

Le Matin Dimanche mis à part, les annonces potentielles devant assurer la viabilité des titres ont été peu à peu siphonnées en faveur des domaines précités. Tamedia avait donc pleinement conscience de ce qui allait arriver par la suite. Pour les employés, la descente aux enfers ne pouvait que s’amorcer. Les directives (parfois contradictoires) ont succédé aux directives, avec notamment celle-ci, qui confirmait la migration souhaitée par les éditeurs : « Tout pour le Net ».

Dans sa communication avec le personnel romand, Tamedia s’est rarement déplacé et déléguait des émissaires locaux pour annoncer les mauvaises nouvelles : pas d’état d’âme, pas de considération pour le personnel, on transmet, personne ne doit discuter, tous doivent obéir. Les dégraissages ont suivi aux dégraissages, avec une atmosphère de suspicion parfois irrespirable. On est loin de l’époque de Marcel Pasche où un employé et son patron discutaient des conditions de travail autour d’un verre. Il n’y a pas eu de mobbing à proprement parler en montrant du doigt une personne plutôt qu’une autre, mais, au Matin, la mort annoncée du titre a eu presque l’effet d’un soulagement pour certaines personnes ayant reçu leur lettre de licenciement. Depuis septembre 2017, maladies et burnouts se sont succédé, surtout concernant les incertitudes des uns et des autres sur leur sort. Contrairement aux attentes de Tamedia, cette situation a eu plutôt pour effet de souder les collaborateurs entre eux, surtout ces dernières semaines.

Le licenciement collectif ne peut pas être ignoré par Tamedia. Un plan social devra donc être mis en place. Si les journalistes sont en général affiliés à Syndicom ou Impressum, tel n’est pas le cas d’autres employés non-journalistes, comme ceux qui s’occupent de la mise en page ou du marketing. L’enjeu est que tout le personnel soit inclus dans la négociation. Beaucoup de choses peuvent se passer, comme, par exemple, l’intervention des Conseils d’Etat vaudois et genevois qui ont été sollicités, ainsi que l’Office vaudois de conciliation. Comme le souligne un journaliste: « Nous sommes aussi tous sujets au syndrome d’un licenciement potentiel qui nous fait serrer les fesses en priant que la charrette ne soit pas pour soi. La loi protège mal les employés, mais, cette fois-ci, la fermeture du Matin a eu l’effet d’une prise de conscience générale qui vient de changer la donne ».

Trois projets ont été proposés à la direction de Tamedia par écrit pour éviter la fermeture du Matin : Garder le titre avec des aménagements (p.ex. équipe plus réduite), une formule du Matin en format numérique avec une équipe de 15 personnes ; reprise du nom et du titre avec des partenaires extérieurs. Leur réponse négative en bloc a démontré que les propositions n’avaient même pas été lues.

Malgré les mises en garde de la direction de Tamedia menaçant d’opérer des licenciements immédiats pour toute personne faisant grève, de défalquer les jours de grève des salaires et de remettre en cause les conventions collectives de travail et toute forme de partenariat social, l’Assemblée générale du personnel de Tamedia qui s’est tenue à midi ce 3 juillet 2018 (photo DR) vient de voter à 88% la grève pour l’ensemble des titres du Matin semaine, du Matin dimanche, de 24 Heures et de la Tribune de Genève : du jamais vu ! Cette fois-ci, il ne s’agit plus de manifester devant la tour Edipresse et de repartir chez soi. Les grévistes se réuniront mercredi 4 juillet au Cazard à Lausanne et organiseront une nouvelle manifestation à midi devant le parvis de la tour Edipresse. Il est prévu le déplacement d’une délégation qui manifestera devant le siège de Tamedia à Zurich.

Des contacts ont été pris par un groupe de journalistes pour créer un média avec l’aide d’un certain nombre de partenaires financiers, un projet qui a eu des échos plus que positifs, mais attendons la fin juillet avant de vous en dire davantage.

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