La NZZ am Sonntag le note ce dimanche, la scène médiatique de la Suisse occidentale s’appauvrit


La fermeture du «Matin» n’est que l’ultime coup porté à la diversité des médias en Suisse occidentale. Les Romands n’ont plus rien à dire face à ce qui arrive à leurs titres.

Par Andrea Kučera, adaptation Edgar Bloch

Lausanne a une nouvelle fois été la scène d’une manifestation de journalistes cette semaine. Il y a dix-huit mois, le monde des médias s’était rassemblé devant le siège romand de Ringier Axel Springer pour condamner la fin du magazine politique «L’Hebdo». En décembre dernier, la protestation, dirigée contre le programme d’austérité de Tamedia Romandie, s’était déroulée devant la tour de Tamedia. S’en est suivi début février une protestation contre les réductions des dépenses de l’agence d’informations ATS, et aujourd’hui le deuil collectif touche «Le Matin», deuxième tirage des journaux imprimés payants en Suisse francophone, depuis 2009 en main de Tamedia.

La dernière édition imprimée sera publiée le 21 juillet. La majorité des 50 employés va vraisemblablement perdre son emploi. Un squelette de rédaction de 15 personnes doit mener «Le Matin» vers l’avenir numérique – une mort par étapes, pronostiquent la plupart dans la branche. La grève de protestation du mardi au jeudi minuit a touché non seulement le personnel du «Matin» et du «Matin Dimanche», mais aussi les journalistes des deux titres Tamedia «24heures» et «Tribune de Genève». De Berne et de Zurich, les grévistes ont reçu des messages de solidarité des journalistes Tamedia de Suisse alémanique – un geste collectif rare contre Tamedia et son président Pietro Supino.

Médias dirigés de l’étranger

Lors d’une journée estivale radieuse, les journalistes protestataires se sont retrouvés devant la tour Tamedia à Lausanne mercredi. Dans une ambiance où la scène médiatique suisse romande affiche un moral proche de zéro, et pas seulement en raison de la colère due à la perte du «Matin», une feuille méprisée par les intellectuels qui déplorent l’importance accordée aux commérages et autres potins, comme, par exemple, la cravate chat du conseiller national Daniel Brélaz ou le manque de vie amoureuse de Miss Suisse. C’est la somme de mauvaises nouvelles qui pousse les gens dans la rue. « Who is next? ». La question est sur toutes les bouches, également formulée en ces termes par l’ancien conseiller fédéral Pascal Couchepin – « Qui est le prochain? »

La frustration qu’entraîne la perte de la diversité de la presse est d’autant plus forte que les Suisses romands ont perdu successivement cette souveraineté au cours des 20 dernières années. A l’exception du « Courrier », un journal à Genève qui s’administre par lui-même et de «La Liberté » à Fribourg, presque tous les grands journaux sont édités par des groupes nationaux et internationaux dont le siège est à Zurich (Tamedia, Ringier), Berlin (Axel Springer) ou Paris (Groupe Hersant).

«C’est triste de dépendre des décideurs à l’extérieur de votre région», affirme Couchepin. « Les gens, là bas, n’ont pas de compréhension pour les particularités de la Suisse occidentale et pour la fonction d’intérêt public des médias.» Tout aussi préoccupée, la présidente du Conseil d’Etat vaudois, Nuria Gorrite rappelle que la région lémanique est la seconde région économique en Suisse, précisant que cela doit être répété aux éditeurs de Zurich.

Si vous interpellez le journaliste Christian Campiche, il rappelle qu’une personne est responsable de la vente de la presse suisse romande: c’est Pierre Lamunière, président du groupe d’édition Edipresse, dont le siège est à Lausanne. Un paradoxe, car entre les années quatre-vingt et nonante, c’est Lamunière qui a mis les concurrents de la Suisse romande à genou. Au tournant du millénaire, Edipresse contrôlait tous les grands quotidiens en Romandie et exerçait également avec le «Matin Dimanche» un monopole sur les journaux dominicaux. Un état de grâce qui n’a pas duré longtemps: le tournant du millénaire a marqué le début de l’expansion des journaux gratuits et le recul des recettes publicitaires.

En 2006, le groupe zurichois Tamedia a lancé la feuille gratuite «20 Minutes», et ainsi mis le pied pour la première fois en Suisse romande. Edipresse s’est vu contraint de lancer son propre journal gratuit, «Le Matin Bleu». Cette manœuvre a cependant concurrencé son propre journal payant «Le Matin», lequel a, par la suite, perdu  lecteurs et publicités. Reconnaissant sa défaite en 2009, Edipresse a vendu ses titres de presse romands à Tamedia. Peu de temps après, «Le Matin Bleu» a été fermé et près de cent journalistes d’Edipresse ont perdu leur emploi. «Edipresse a amené les journaux francophones à leur perte», formule Campiche, dans un verdict sans appel – il a publié en 2017 un livre intitulé« La presse romande assassinée». Il en est persuadé: une région sans média porteur perd son identité.

Il ne sert à rien, écrit Lamunière, de chercher un bouc émissaire, méconnaissant la réalité. Il a vendu à cette époque parce qu’il était convaincu qu’Edipresse était trop modeste pour relever les défis technologiques de l’avenir. «La vente à Tamedia était la seule possible et l’option la plus crédible.» En fait, il est surprenant de constater que la domination étrangère sur les médias romands ait fait si  longtemps pratiquement l’objet d’aucun débat; la discussion est entamée maintenant lentement et prudemment. On a longtemps été ravi de voir que quelqu’un soit simplement prêt à prendre en charge les titres suisses romands. Dorénavant, l’appel pour l’injection de fonds publics se fait de plus en plus pressant.

L’exemple de «La Liberté»

Un premier pas dans cette direction a pourtant été entamé à Fribourg: jusqu’en 2014, « La Liberté » appartenait à 100% à la communauté religieuse des sœurs de Saint-Paul. Les religieuses ont décidé de vendre un tiers de leurs actions. Depuis lors, la Banque cantonale de Fribourg et la société d’électricité Groupe E, qui appartient en grande majorité au canton de Fribourg, participent à raison de chacun 15 pour cent au journal de Fribourg. «La Liberté» est devenue de cette façon un quotidien avec la participation de l’Etat. Peut-être que l’exemple fera des émules.

Un éditeur froid

Pietro Supino, le responsable des médias le plus puissant de Suisse, promet d’assurer l’avenir de ses journalistes. Le problème est précisément qu’ils ne croient pas que son cœur batte pour le journalisme.

 

Le chemin de la presse romande dans la crise

1994 Premier craquement: « La Suisse », jadis le plus grand titre romand, cesse ses activités. Subsistent une quinzaine de quotidiens en mains régionales, ainsi que le tabloïd romand «Le Matin» et l’hebdomadaire «L’Hebdo».

1998 Le démembrement: le «Journal de Genève » et le « Nouveau Quotidien » fusionnent pour devenir «Le Temps » dans lequel Edipresse et Ringier sont majoritaires.

2001 L’intrus: le groupe de presse français Hersant s’implante en Suisse romande. Il achète le journal « La Côte » à Nyon et va acquérir d’autres titres à Neuchâtel et le «Nouvelliste» en Valais dans les années suivantes.

2009 La Vente: l’entreprise familiale romande Edipresse vend ses titres (notamment la «Tribune de Genève», «24 heures», «Le Matin» ..) à l’éditeur zurichois Tamedia. Le gratuit «Le Matin bleu», concurrent du produit Tamedia «20 minutes», disparaît.

2017 Le choc: après 36 ans, Ringier cesse la parution de «L’Hebdo», le plus important magazine hebdomadaire romand.

2018 Le dernier coup: Tamedia annonce la fin de la version imprimée de «Le Matin». Comme titres suprarégionaux, il reste alors «Le Temps», «20 minutes» et le produit de niche « L’Agefi ». 

NZZ am Sonntag

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