L’artiste proustien


Au centre de la fourmilière humaine qui s’agite, aime, souffre et meurt dans la Recherche du Temps perdu, nous trouvons une série d’artistes. On ne saurait certes s’en étonner, puisque l’œuvre de Proust est précisément – entre autres choses – l’histoire d’une vocation artistique, celle d’un long cheminement vers la création et une magistrale réflexion sur l’essence même de l’art.

A travers ces portraits, brossés avec un soin tout particulier, c’est d’abord une morale que Proust nous propose : morale attachée aux choses de l’art. Il est une forme de vertu propre à l’artiste véritable, comme il est une malhonnêteté spécifiquement artistique.

Tout au bas de l’échelle des valeurs, nous trouvons le sculpteur Ski, un familier du «petit clan» Verdurin. Personnage en soi inintéressant  et parfaitement secondaire, s’il ne concentrait pas en lui les multiples défauts du faux artiste. Le narrateur éprouve en face de Ski une véritable répulsion. Proust a réalisé à travers lui la synthèse d’innombrables propos imbéciles et vides entendus dans les salons, de tics de langage, de jugements sommaires et malveillants. Et l’individu nous apparaît ainsi comme le type même du faiseur dénué de tout talent. Mais ce qui provoque le dégoût plein d’ironie du narrateur, c’est moins l’absence totale de génie que la malhonnêteté foncière du sculpteur : art de trucs, cabotinage d’où la vérité est absente, cette vérité profonde qui est au centre de l’art d’Elstir.

Bergotte apparaît comme un personnage ambigu. L’attitude du narrateur – qui oscille entre une admiration passionnée et une distance quasi réprobatrice – trahit bien son embarras. A travers l’œuvre de Bergotte, il a été amené à la littérature. Mais une certaine désillusion a suivi l’engouement de l’adolescence. C’est qu’à  l’art de Bergotte, et à l’homme, brillant, mondain (Anatole France ?), il manque une dimension. Ce indéfinissable que le narrateur trouvera dans la sonate et le septuor de Vinteuil, et qui confère à l’art une «réalité spirituelle». Il sera cependant donné à Bergotte, peu avant sa mort, d’avoir, à travers le «petit pan de mur jaune de Vermeer», la prescience, diffuse encore, de cette réalité qui a manqué à son œuvre.

Bergotte et Swann – ce dernier esthète mais non créateur – malgré leur immense culture et leur goût très sûr, sont restés à mi-chemin : ils n’ont pas compris l’essence de ce «plaisir particulier», qui est de nous ouvrir à un «au-delà», à une vie non «terre à terre», à une «réalité spirituelle». La figure de Bergotte est malgré tout celle d’un véritable artiste, mais qui n’a pas su, sinon à l’extrême fin de sa vie, se détacher, comme l’a fait Proust, du «monde» si vain.

S’il est dans la Recherche une figure admirable, et singulièrement attachante, c’est bien celle d’Elstir. On a reconnu en lui Claude Monet. Le narrateur parle du «grand impressionniste». Les marines de Balbec n’évoquent-elles pas les paysages normands de Monet, par exemple La Terrasse au Bord de la Mer de 1866 ? D’autres rapprochements sont possibles : ainsi l’étude des lumières qui se jouent sur la façade de l’église par Elstir et la fameuse série des cathédrales de Rouen.

La vie d’Elstir a ceci d’admirable, de plein, de lumineux, qu’elle est tout entière vouée à l’art, soumise à ses exigences, et une recherche toujours renouvelée de vérité plus grande. Ce fut bien l’itinéraire pictural et spirituel de Claude Monet qui, au terme de sa vie, ardent, passionné dans sa quête de l’impression pure et de la mouvante réalité de la couleur, se dégagea toujours davantage du sujet et peignit inlassablement ses nymphéas altérés par le jeu des lumières…

Il est certain qu’Elstir nous est présenté comme un modèle. C’est l’artiste exemplaire. Sa vie vaut surtout, à nos yeux, par son refus intransigeant des compromis, par ses exigences extrêmes, par sa haute conscience de l’honnêteté dans l’art, qui se traduisent par le dédain des facilités, par sa quête inlassable d’une appréhension plus vraie de la réalité, et ce en usant de moyens toujours nouveaux.

Néanmoins, c’est à travers l’œuvre musicale de Vinteuil que le narrateur va accéder à la «réalité spirituelle». Laissons de côté cette réalité, qui est au cœur même de la conception proustienne de l’art, et attachons-nous un instant au personnage.

Vinteuil, l’homme déchiré par le «vice» de sa fille (l’homosexualité). Figure émouvante que celle-là, qui transcrit dans la chair et dans la texture même d’une œuvre (on relira l’admirable analyse du septuor, dans Sodome et Gomorrhe), ses contradictions intimes, sa vision propre du monde – il appartient à l’artiste de «projeter hors de lui» l’univers, son univers – et finalement les transcende en une mélodie qui a le rythme, la saveur, la pulsation intime de la vie, d’une vie d’homme individuelle et profonde.

Vinteuil est un artiste déchiré. A la certitude, à la conscience, à la force d’Elstir, il ajoute une dimension nouvelle : la bouleversante humanité de l’art.

Il n’y a pas de génération spontanée en art. Toujours l’homme est là, qui le façonne. Nous comprenons mieux, maintenant, l’importance, dans la Recherche, des portraits d’artistes.

Si l’art nous fait accéder à un «au-delà» et retrouver la «patrie perdue», il est bon de nous souvenir qu’il naît des entrailles de l’homme déchiré et quêteur. Marcel Proust nous le rappelle. C’est aussi en cela que sa réflexion sur l’art et sa vision de l’artiste créateur demeurent si étonnamment modernes.

Pierre Jeanneret

Publié dans la Gazette littéraire, 7-8 août 1971. Ce texte figure dans une anthologie de textes de l’auteur, publiée à compte d’auteur en 2018 sous le titre « Enfin Malherbe vint » (jeanneret.p@bluewin.ch) 

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