D’où viens-tu? – Je suis d’où je vais.


L’Homo Itinerans va son chemin là où les certitudes d’identifications et de généralisations tremblent sur leur base.

© Alice Monsutti

Si Alessandro Monsutti, ethnographe et anthropolgue, nous parle concrètement de l’Afghanistan, c’est qu’il connaît le pays sous divers angles. Et depuis des années 1990. Il en parle la langue, le Dari (farsi). Il a foulé de ses pieds des régions du pays telle que le Hazarajat.

Son expérience de scientifique et d’homme de terrain lui permet de distancier sa démarche des visés idéologiques au service de la technocratie. C’est un expert international reconnu qui n’hésite pas à observer en ethnographe les projets de développement et leur relation à la situation du terrain. Esprit ouvert et brillant, il enseigne à l’Institut des Hautes études internationales et développement à Genève.

« Mon but est d’emblée de montrer que les réfugiés afghans restent des acteurs de leur destinée, capables malgré la guerre des stratégies fondées sur la mobilité et la dispersion de groupes familiaux », écrit-il. Il a en effet observé et vécu une expérience de première main comme témoin d’un paysage humain complexe dans ce pays en état de guerre et d’insécurité.

Le voyage, il connaît. Il a arpenté bien des chemins  en Afghanistan, au Pakistan, en Iran. Puis suivi les itinérances des Afghans en Europe, en Amérique du Nord et en Australie. Son observation minutieuse de la réalité, de regard et d’écoute, libérée d’exotisme, lui fait constater que l’intelligence et la mobilité sont inséparables.

La planète des Afghans foisonne d’informations précises et actuelles sur l’Afghanistan. L’auteur part de la période de 2001, moment charnière où commence une « industrie de la reconstruction postconflit ». Le nombre d’ONG (organisation non gouvernementale) a explosé à partir de là. Et le mot « industrie » montre également le visage de l’humanitaire et ses responsabilités dans le développement et la reconstruction. Ses limites également pour rebâtir ce qu’ils ne sont pas à même de comprendre tout à fait.

« L’imaginaire humanitaire entre en résonance avec l’imaginaire colonial, celui d’un Afghanistan, terre d’insoumission, foyer d’instabilité, à discipliner et à faire entrer dans le concert des nations », images surannées, mais non encore dépassées qui expliquent l’échec actuel des aides et la corruption qui ne concerne pas que les Afghans. Bien des questions d’une grande pertinence parcourent ce livre nécessaire.

Les « vignettes » ethnographiques, carnet de route d’Alessandro Monsutti, sont à l’image de la diversité que l’on ne peut réduire en une globalité close. Là, l’observateur est à la fois critique et fait partie du chemin qu’il parcourt comme l’itinérant. Elles donnent à la fois le plaisir de comprendre sans forcer l’interprétation et celui de rester actif dans le regard, c’est-à-dire impliqué pour les lecteurs.

« L’Afghanistan a été le théâtre de la lutte entre les grandes idéologies de notre temps, du colonialisme au marxisme et au nationalisme, et du libéralisme à l’islamisme, avec d’infinies déclinaisons au sein de chacune de ces familles, comme en témoignent l’affrontement entre les talibans et l’Etat islamique. Et n’oublions pas toute l’industrie humanitaire», dit l’auteur.

Homo Itinerans est l’un des meilleurs livres que l’on puisse lire à la fois sur la migration, le sort des femmes, des hommes, des jeunes, des enfants et l’Afghanistan, pays devenu le laboratoire d’expérience du néolibéralisme. Ses observations sont issues d’une démarche scientifique dans son sens le plus humaniste et – donc avec une dimension poétique – qui débouche sur une réflexion ne pliant pas l’intelligence de la réalité aux buts économico-stratégiques qu’on lui assigne souvent.

Ce bel ouvrage éclaire l’adage de l’art poétique d’Horace. Il plaît et instruit sur un objet complexe et un paysage qui nous concerne tous à l’échelle planétaire.

Sima Dakkus Rassoul

Alessandro Monsutti, Homo Itinerans, La planète des Afghans, PUF, 2018

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