Chers Immortels, « Nous vous demandons de bien vouloir inventer de nouvelles lettres »


Après avoir écumé les 26 lettres de l’alphabet, et ce, à plusieurs reprises, nous connaissons par cœur les mots commençant par les lettres «W», «X» et «Z». Aussi, nous vous demandons de bien vouloir inventer de nouvelles lettres afin de pouvoir diversifier nos écritures. Avec le remerciement des membres du Café aux Lettres.

Tel est en substance le contenu d’une lettre qu’un membre du groupe littéraire morgien « Café aux Lettres » a envoyé, le 30 janvier 2019, au Service du dictionnaire de l’Académie française.

Mesdames, Messieurs,

Autrefois gamin, je désirais absolument connaître les Cent un Dalmatiens, mais en ce moment c’est les Quarante Académiciens, ou plus justement les responsables de la Commission du dictionnaire que je désire contacter. Le temps passe, les Cent un Dalmatiens ont vécu alors que vous, les Académiciens, vous êtes les gardiens Immortels de notre belle langue française et pouvez concrètement m’aider ou plus précisément nous aider.

Pour tout vous dire, nous sommes un groupe d’environ dix personnes qui aiment écrire, mais aussi nous réunir tous les mois sous l’appellation de Café aux Lettres. A cette occasion, chaque auteur présente un poème ou une brève nouvelle avec un sujet et des mots imposés que nous avons choisis ensemble. Aujourd’hui, alors que je vous écris, chacun lit tour à tour et à haute voix son texte en utilisant le sujet du « Temps qui passe » ainsi que des mots agréés en Y et Z. Nous utilisons souvent notre vécu pour placer adroitement les mots convenus. Ainsi la réminiscence d’un voyage en Afrique me facilite l’utilisation du mot Zoulou, car l’image rythmée des belles danseuses noires aux formes généreuses est restée inaltérée devant mes yeux malgré les années. Par contre, les souvenirs imprécis d’une navigation en yole sur un Léman déchaîné ainsi que des insomnies dans une yourte en hiver ne m’inspirent aucunement pour placer ces deux termes en Y dans une quelconque nouvelle. Notre groupe informel se veut discret. Nous ne suivons pas une mode comme les zazous, nous ne mimons pas les singes dans les zoos, et lors d’Halloween nous ne déambulons pas costumés en zombies. Epicuriens, nous aimons la bonne chair, apprécions le bon vin, et raillons amicalement les mangeurs de yogourts. Notre cotisation annuelle étant de zéro franc, nous évitons ainsi les services d’un comptable éventuellement indélicat et de possibles audits pointilleux.

Le problème de ce jour est que, arrivés au bout de l’alphabet, nous ne désirons pas réécrire des textes avec des mots en A, B, C, D, etc. Vu ce qui précède, et pleinement conscients des pouvoirs de décisions linguistiques que vous possédez officiellement, nous vous serions reconnaissants de modifier très légèrement la langue française en créant de nouvelles lettres et en conséquence quelques nouveaux mots. Vous nous rendriez un très grand service. A titre personnel, je souhaite que ces nouvelles lettres aient un graphisme harmonieux, et les nouveaux mots, un lien étroit avec la paix et l’amour. Notre prochaine réunion étant prévue pour le 27 février prochain, nous attendons vos propositions avec impatience et enthousiasme afin que nous puissions rédiger nos poèmes et nouvelles dans la sérénité.

Je comprends qu’une demande aussi originale puisse vous surprendre et soit difficile à mettre en œuvre. En effet, elle nécessite la modification des dictionnaires, des programmes d’ordinateurs et autres médias. En période de chômage, vos décisions donneront un travail passionnant à beaucoup de graphistes, d’imprimeurs et d’informaticiens. Mes collègues et moi-même ne doutons pas que vous y arriverez et d’avance nous vous remercions chaleureusement. Sans votre appui, le groupe du Café aux Lettres pourrait disparaître, ce qui serait assez dommageable pour le monde littéraire francophone.

Avec toute ma considération et celle de mes confrères, pour le Café aux Lettres

Ecrit par O.-R. pour le Café aux Lettres du 30 janvier. Thème: Le temps qui passe, 

Mots-clés: Zoulou, yourte, yogourt, yole, zazou, zoo, yeux, zéro, zombie.

Il n’a fallu que dix jours aux Immortels pour répondre sous la plume de Patrick Vannier:

Service du Dictionnaire       Paris, le 10 février 2019

P.V.A.M

D.6/2019

Mesdames, Messieurs,

Permettez-moi d’abord de vous féliciter pour votre goût de la langue. En ce qui concerne votre requête, ajouter une lettre à notre alphabet, nous ne pouvons y répondre favorablement. L’Académie se veut la gardienne de l’usage et, il n’y a dans l’usage que 26 lettres. Voyez le long espace de temps qu’il a fallu au W pour trouver sa place dans notre langue:

La lettre W n’apparaît nulle part dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694). Dans la deuxième édition, elle ne figure qu’une fois ans le texte, où est employé le mot Westphalie. D’autres noms propres figurent dans la troisième (1718) et la quatrième (1762) édition. Dans celle-ci est introduit dans la nomenclature, à son ordre alphabétique, le seul mot wigh (sic), mais non la lettre w elle-même. La cinquième (1798) ajoute wisk et wiki; la sixième (1835) donne wigh, whist ou wisk, wisky, wiski. Mais c’est seulement à la septième édition (1835) qu’une entrée est consacrée à la lettre w:

W. s. m. Lettre consonne qui appartient à l’alphabet de plusieurs peuples du Nord, et qu’on emploie en français pour écrire un certain nombre de mots empruntés aux langues de ces peuples, mais sans en faire une lettre de plus dans notre alphabet; on la nomme Double .

Enfin, la huitième édition (1935) indique: W, n,m, Lettre qui appartient à l’alphabet de plusieurs langues du Nord et qu’on n’emploie en français que dans un certain nombres de mots empruntés à ces langues. On la nomme Double .

W se prononce ordinairement comme un v dans les mots empruntés à l’allemand ou des langues scandinaves, tels que Walhalla, Walkyrie; et comme ou dans les mots empruntés de l’anglais, du flamand ou du hollandais, tels que Whig, Whist. Il convient cependant de signaler que la lettre w se rencontre assez fréquemment dans les manuscrits français dès avant l’an 1300.

J’espère avoir répondu à votre question et vous prie de croire, Mesdames, Messieurs, à ma parfaite considération.

Patrick Vannier

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