Le fantôme de l’Algérie


Le 21 février dernier, un fantôme est apparu à la télévision algérienne : le président de l’Algérie. Les Algériennes et les Algériens ont vu l’homme qui préside leur République « démocratique et populaire » dans l’état où il se trouve -et où avec lui se trouve le régime qu’il incarne depuis vingt ans et que ceux qui se cachent derrière lui voudraient bien qu’il continue à incarner puisqu’ils le présentent pour un nouveau mandat présidentiel. Abdelaziz Bouteflika est arrivé à Genève dimanche dernier pour subir des examens aux hôpitaux universitaires : après un AVC en 2013, il est presque grabataire : aphasique, ne se déplaçant plus que poussé dans son fauteuil roulant, incapable d’autres geste que quelques signes mécaniques de la main, et sans nul doute totalement incapable d’assumer ses fonctions. Les Algériens se mobilisent pour qu’on le libère du rôle tragique qu’on lui fait jouer. Et pour que l’Algérie ne devienne pas aussi fantômatique que son président.

Ce qui se voit derrière lui, et qu’il ne dissimule plus, est indigne de l’Algérie.

Abdelaziz Bouteflika est président de l’Algérie depuis vingt ans. Il a été porté au pouvoir pour clore la parenthèse tragique de l’affrontement armé entre les groupes islamistes et le pouvoir. Cette « décennie noire » qui fit 200’000 morts, entre 1990 et 2000 ? la moitié de la population de l’Algérie est née après. La geste de la guerre de libération ? Elle n’inspire plus guère à l’Algérie réelle qu’une révérence de façade. Bouteflika n’est, pour cette Algérie là, qu’un vestige. l’Algérie avait conquis son indépendance, après 130 ans de colonialisme, par une guerre qu’elle n’avait certes pas gagnée militairement mais politiquement. La guerre fut gagnée, la paix fut perdue.

La légitimité du pouvoir en place avait été contestée dès l’exclusion de toute opposition politique ou culturelle dans les premières années de l’indépendance, lorsque s’instaura un régime de parti unique (et de syndicat unique), mais l’Algérie vivait sur un tas d’or noyé dans un océan de pétrole : le pouvoir s’en arrosait, en arrosait ses séides et, version pétrolière de la théorie libérale du « ruissellement », en arrosait (mais plus chichement) la population. La chute des prix du pétrole n’a pas tari les réserves de brut et de gaz, mais elle a tari les rentrées financières du pays et la capacité du pouvoir à désarmer le mécontentement populaire en recourant à l' »arrosage » social. Quant à la démocratie, si les grandes émeutes de 1988 contraignirent le système à admettre le pluralisme, il s’avéra rapidement que ce pluralisme n’était que de façade, que les clans au pouvoir (ou derrière le pouvoir) allaient le garder (ou y rester), d’autant que l’accumulation des colères populaires ne s’était pas traduite par la progression des forces démocratiques mais par celle de l’islamisme radical.

Le « printemps arabe » de 2011 n’avait qu’effleuré le plus grand pays d’Afrique : deux révoltes populaires (le « printemps berbère » des années ’80 et les grandes émeutes sociales de la fin des années ’90) avaient fait vaciller le régime mais le basculement des islamistes dans la lutte armée après l’interdiction du Front Islamique du Salut (qui venait de gagner les premières élections à peu près libres tenues depuis l’indépendance) avait permis au régime et aux clans le contrôlant de rester en place, mais derrière le paravent Bouteflika. C’est ce paravent qui devient fantômatique. Et ce qui se voit derrière lui, et qu’il ne dissimule plus, est indigne de l’Algérie.

Pascal Holenweg / Cause toujours

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