« En Afrique, nous avons le temps qui vous manque et cela vaut toutes les fortunes du monde »


Andrea Duffour: Rahmatou Keita, vous êtes cinéaste et journaliste. Vous êtes aussi membre du Collectif des Cinéastes Alignées et membre du Conseil Consultatif de la Fédération Panafricaine des Cinéastes (FEPACI). Vous étiez présente au Festival International de films de Fribourg 2019 avec deux de vos films  ainsi qu’en tant que présidente élue du jury international. On vous sent fière de vos origines, le Niger. De fait, l’idée que je me fais d’une Afrique d’une grande richesse et diversitée culturelle, d’une société qui respecte ses traditions, sa nature, ses ainés, s’est renforcée encore en sortant de votre magnifique film Zin’naarya – the Wedding Ring,  un film 100% africain qui transpire le respect, la quête de la beauté et  de l’harmonie. Est-ce toujours une réalité ou est-ce que j’idéalise?

Rahmatou Keita: C’est toujours une réalité chez nous en général et c’est bien ce dont je veux témoigner pour qu’on protège au mieux nos cultures si précieuses. Il s’agit d’une responsabilité qui incombe à toute l’humanité car ce sont forcément ces cultures qui nous donneront une chance de survie au milieu du chaos ambiant… Ce n’est pas tant que je sois « fière » de mes origines, je suis juste très heureuse d’être de cette partie du monde. Tous les jours, je savoure ma chance… Je ne sais pas comment c’est arrivé, mais j’ai eu du nez! (rires).

Vous avez les pieds entre le Sahel et la France. A quels clichés êtes-vous exposée dans votre travail quotidien en France par rapport à «l’Afrique»?
Les clichés sont incroyables et pitoyables. A vrai dire, l’Occident a peur de nous, de notre puissance, de notre beauté, de notre spiritualité et ce, depuis la nuit des temps. En même temps, il est fasciné. Une partie de ce monde tente de nous détruire culturellement, physiquement, mais n’y arrive pas! Le plus grand danger, c’est que nous rentrions dans ce piège, dans cette image négative. C’est pourquoi il est de mon devoir de raconter qui nous sommes et de déconstruire ces mensonges et manipulations. Ce qui est incroyable, c’est que la survie de l’Occident est liée à nous: si on nous détruit, l’Occident ne nous survivra pas. En fait ce délire occidental ressemble de plus en plus à un suicide…

Il y a une dizaine d’années, j’ai parlé avec des femmes voilées du Maghreb lors d’une manifestacion pour l’égalité salariale hommes-femmes, ici en Suisse. Elles m’ont dit : « Nous manifestons en solidarité avec vous, femmes suisses. Chez nous, l’égalité salariale entre hommes et femmes est une réalité depuis longtemps. » Evidemment, on ne peut pas généraliser ce genre d’énoncé pour un continent avec plus de 50 pays, mais qu’en dites-vous?
Au Niger, il n’y a jamais eu ce genre d’injustice salariale et je ne connais aucun pays Africain où une femme médecin ou enseignante gagnerait moins qu’un homme exerçant le même métier! Peut-être que ces injustices envers les femmes ont existé dans les pays ayant une importante population Blanche. Celle-ci a, à un moment de notre histoire, dirigé des régions avec barbarie, tragédies et violentes répressions, comme l’Afrique du Sud du temps de l’apartheid ou le Zimbabwe avant l’indépendance. Ces Blancs ont ramené d’Occident misogynie, classification des « races », racisme et ce désir incroyable de détruire l’autre: le non-Blanc. Vous savez, le nazisme n’est pas tombé du ciel, il a été expérimenté chez nous par les envahisseurs et colons européens bien avant les années 30: camps de concentration, génocides, idéologies racistes etc… C’est la raison pour laquelle ces barbaries et inégalités nous concernent tous, car si on laisse faire, si on détourne le regard, ça nous revient comme un boomerang! C’est ensemble qu’il nous faut les combattre. Concernant la place des femmes dans nos sociétés, je ne dis pas qu’il n’y a aucun problème, mais nous ne sommes pas confrontées aux mêmes problèmes.

Dans « La haine de l’occident » Jean Ziegler résume les quatre systèmes de domination des Blancs – qui, d’ailleurs représentent moins que 13% de la population mondiale. Les « conquêtes » dès 1492 ; le commerce triangulaire, avec le massacre des indiens ; le système colonial au XIXe siècle avec occupations militaires et destruction des civilisations autochtones (il suffit de prendre comme exemple l’Algérie qui a été occupée par la France durant 132 ans et qui durant une guerre de libération de 7 ans a perdu plus de deux millions d’hommes, d’enfants et de femmes arabes, kabyles, mozabites, chauias,  brûlés, mitraillés, déchiquetés par les bombes) ; et finalement  l’actuel ordre du capital occidental globalisé avec ses mercenaires de l’OMC, du FMI et de la BM, des sociétés transcontinentales privées , la « main invisible » du marché qui étrangle les peuples du Sud. Quel est votre regard sur notre continent?
L’Occident a essaimé sa violence partout et continue à le faire! Il nous faudra l’aider à sortir de cette cruauté. Le titre, « La haine de l’Occident », a, pour moi, un double sens. Il peut être lu comme la haine que les « Autres » peuvent avoir pour l’Occident totalitaire et violent, comme l’expose Jean Ziegler dans son essai. On peut le lire aussi comme étant la haine que l’Occident a envers les « Autres », ces peuples qu’il cherche à dominer et à asservir, voire à faire disparaître de la surface de la terre. Il s’agit bien d’une culture, violente et agressive, même contre son propre peuple. Les guerres mondiales ont été de vraies boucheries aussi bien sur le propre sol européen que sur la planète entière. Les peuples d’Occident sont également victimes de cette haine et manipulés par ces idéologies meurtrières. C’est un cercle vicieux que nos cultures – basées sur le respect, le dialogue, l’empathie, la solidarité – peuvent aider à défaire. Je ne dis pas qu’on est parfait, non, mais on est à la recherche de l’harmonie, toujours, et c’est tellement plus agréable.

Un souhait?
J’ai tellement de films à faire… je commence à avoir peur, je crains de ne pouvoir y arriver… J’ai tant à partager – comme cela a été le cas ici, avec les Fribourgeois, c’était formidable!  (I wish I could share all the love I have in my heart – Nina Simone). Mais le cinéma coûte cher et nous peinons à créer nos propres industries cinématographiques. J’espère que les pays qui m’ont accompagnée pour Zin’naariyâ! continueront à le faire dans mes projets à venir.. J’espère aussi que nous réussirons, avec la FEPACI, à créer un fonds de financement pour le cinéma au niveau de l’Union Africaine… Et ainsi d’apporter, à travers mes œuvres, mon concours, si minime soit-il, à une meilleure compréhension entre les peuples, à promouvoir le dialogue entre les cultures et les civilisations, à aider à sortir du chaos (guerres, pollutions, nationalismes, extrémismes) qui nous mène droit dans le mur et à montrer qu’un autre monde est possible, le mien, où l’humain est au centre du monde. Il suffit d’aller vers ces cultures, de les connaître, de les respecter et de s’en inspirer…

Comme vous nous le rappelez souvent : « Les Blancs  ont la montre et nous, nous avons le temps ! »
(Rires) Absolument. Malgré toutes les soi-disant richesses dont vous vous gargarisez, je crois que nous avons le temps qui vous manque et cela vaut toutes les fortunes du monde. L’argent ne fait pas le bonheur n’est ce pas?

Propos recueillis par Andrea Duffour*

* Professeure de cinéma à Fribourg

Photo Julien Cahavaillaz/FIFF: Rahmatou Keita entourée du président du FIFF (à droite), Mathieu Fleury, et du directeur artistique, Thierry Jobin.

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