Chronique climatique – La fin de notre civilisation est une histoire d’eau


Les océans représentent 97,5% de toute l’eau de la planète. De l’eau salée. Les pôles, les glaciers et le pergélisol en contiennent 1,75%, gelée pour le moment. Le monde ne doit donc compter que sur une disponibilité de 0,75% de l’eau existante, une bonne partie étant souterraine si bien que c’est à partir des 0,3% des eaux de surface qu’il couvre 59% de ses besoins. Il est dès lors compréhensible que la mauvaise utilisation de cette petite partie de l’eau disponible sur terre puisse conduire à des catastrophes. 

A l’heure d’une prise de conscience (hélas trop tardive) de l’impact du réchauffement climatique sur la planète, il est nécessaire de considérer un certain nombre de réalités (Leah Chélifer, 24.8.2017, World Ressourcés Institute ). Selon les derniers rapports UN (World Water Development Report), la situation quant aux ressources en eau au niveau global se dégrade. Environ 3,6 milliards de personnes (à peu près la moitié de la population mondiale) vivent déjà dans des zones potentielles de pénurie d’eau au moins un mois par an, et ce chiffre pourrait atteindre 4,8 à 5,7 milliards en 2050. Les zones sèches deviennent plus sèches et les précipitations plus variables et violentes si bien que, autre extrême, le nombre de personnes exposées aux inondations devrait passer de 1,2 milliard à 1,6 milliard dans les prochaines années. 

Tout comme la population s’agrandit et les niveaux de vie s’élèvent, la demande en eau augmente. Comment satisfaire cette soif croissante? La majeure partie de cette augmentation se fera dans des régions du monde, en Afrique et en Asie, qui manquent déjà d’eau. Les populations vont mener des modes de vie toujours plus gourmands en eau et iront s’installer dans les villes déjà très exposées aux risques de pénurie d’eau. De plus, avec l’accroissement des ressources financières, le problème va empirer du fait de la consommation croissante de produits nécessitant beaucoup d’eau et d’énergie (fossile) pour leur production. Et il faudra aussi nourrir cette population citadine en constante augmentation. Comment estimer les quantités d’eau nécessaires pour l’agriculture qui représente actuellement environ 70% des prélèvements d’eau principalement pour l’irrigation, sachant qu’une forte augmentation de la production alimentaire sera nécessaire?

La dégradation des écosystèmes est à l’origine des difficultés croissantes de la gestion des ressources en eau. La majorité des ressources terrestres, notamment les terres agricoles, sont dans un état jugé passable, voire mauvais ou très mauvais, et la situation devrait empirer selon les perspectives actuelles : depuis l’année 1900, environ 64 % à 71 % des terres humides naturelles ont été perdues à cause de l’activité humaine. De plus, alors que les forêts occupent environ 30 % de la superficie mondiale, au moins les deux tiers d’entre elles sont dans un état dégradé. Tous ces changements ont eu des impacts négatifs majeurs sur l’hydrologie, que ce soit à l’échelle locale, régionale ou mondiale. La population actuellement touchée par la dégradation des sols, la désertification et la sécheresse est estimée à 1,8 milliard de personnes.

Des écosystèmes sains sont indispensables pour purifier l’eau, filtrer les polluants, servir de protection contre les inondations et les tempêtes, réguler le cycle de l’eau au travers des plantes et des arbres, y compris pour les eaux souterraines. Les pertes de végétation par la déforestation, la surpâture et l’urbanisation limitent cette infrastructure naturelle et ses bénéfices. Depuis les années 1990, la pollution de l’eau a empiré dans quasiment toutes les rivières d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie, augmentant les menaces pour la santé humaine, l’environnement et le développement durable. A l’échelle mondiale, le défi le plus important pour la qualité de l’eau est celui de la charge en nutriments qui, selon les régions, est souvent associée à la charge en agents pathogènes et l’utilisation de produits chimiques ayant une incidence certaine sur la qualité de l’eau. Malheureusement, les augmentations les plus marquées à l’exposition aux polluants devraient se produire dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, principalement en raison de leur population plus élevée, de leur croissance économique et du manque de systèmes de gestion des eaux usées. 

L’eau restera probablement assez abondante, mais c’est sa gestion qui pose un problème, une vérité rappelée chaque année lors de la Journée mondiale de l’eau qui se célèbre le 22 mars sur des thèmes différents – elle fut proposée au cours du sommet de Rio en 1992 et instituée par l’ONU l’année suivante. Environ 30% des réserves en eau fraiche utilisable se trouvent dans les aquifères, les nappes phréatiques. Ces réserves, alimentées par les précipitations, sont pompées quotidiennement pour l’agriculture, comme eau potable et pour des utilisations industrielles, très souvent de façon inconsidérée, ce qui diminue les réserves de façon peu visible, une menace cachée et grandissante. Avoir de l’eau en suffisance pour vivre n’est que le début. Cette eau, il faut la transporter, la traiter, la stocker. L’infrastructure dans le monde qui est nécessaire à cette tâche (canalisations, drainages, réservoirs) est dans un état déplorable. Aux USA, environ 20 milliards de litres d’eau (!) sont perdus par jour à cause de l’état désastreux des conduites seules.

Les habitants de la terre considèrent que l’accès à l’eau est un droit fondamental. Elle doit donc être disponible en fonction de leurs besoins. Or il est difficile d’en facturer un prix écologiquement correct (qui reflète tous les coûts annexes de transports, traitements et recyclage) ce qui autorise toutes les utilisations sans restriction. Et il ne s’agit pas seulement de l’eau que l’on utilise pour se laver ou que l’on boit, mais également celle qui a été utilisée pour préparer la nourriture ou les vêtements. En fait, peu de services publics dans le monde facturent aux consommateurs la totalité des coûts de l’eau qu’ils utilisent. Ceci a mené à un manque d’investissement dans les infrastructures et les innovations technologiques qui augmenteraient l’efficacité de sa gestion. Lorsque le prix reflète la réalité, l’utilisation efficace des ressources en eau est promue. Pour convaincre les gens de reconnaître et de payer pour la consommation en eau reflétant leur style de vie, des campagnes concertées du type de celles qui ont permis de réduire les taux de tabagisme seront nécessaires. A ce sujet, la Banque Mondiale estime que fournir un accès à l’eau potable au monde entier ne coûterait pas plus de 30 milliards de dollars par an, soit à peu près la taille du budget de la défense en Italie ou au Brésil.

Le changement climatique va exacerber les inégalités de la distribution de l’eau dans le monde – neuf pays seulement possèdent 60% de l’ensemble des approvisionnements disponibles. La Chine et l’Inde comptent environ 36% de la population mondiale, mais seulement 11% de son eau douce. Et les précipitations, telles les moussons d’Asie du Sud sur lesquelles reposent une grande partie de la vie économique des sous-continents, deviendront plus irrégulières. Sans parler de la fonte accélérée des glaces de l’Himalaya, la source en eau principale des pays situés sur son bassin versant. A long terme, selon un rapport de la Banque mondiale: « La pénurie d’eau et la sécheresse risquent d’avoir des conséquences encore plus graves et de causer des dommages à long terme mal compris et mal documentés. » 

L’eau est-elle une ressource continuellement renouvelable ? Utilisée pour la toilette, elle peut être réutilisée pour le jardin. La pluie peut être pompée par le sol ou récoltée pour un usage subséquent. Elle s’évapore des fleuves, des lacs, des piscines ou des barrages. L’eau est utilisée par les plantes et rejoindra l’atmosphère par évapotranspiration (60% de la pluie et de la neige). Elle doit donc être recyclée par la nature. Malheureusement, ce n’est pas suffisant et le maintien de la qualité de l’eau devient un problème prioritaire. Environ 90 pays ont approuvé les « Sustainable Development Goals » (SDG) qui ont pour but de diminuer de moitié le volume des eaux non-traitées d’ici à 2030 et de réduire la pollution des océans d’ici à 2025. La UN Environnement Assembly (UNEA) s’est engagée pour une planète libre de pollution («Pollution-Free Planet») en nettoyant un tiers des côtes océaniques d’ici à 2030. Et l’année dernière, l’«Initiative Internationale sur l’Azote INI» – l’azote est responsable entre autres de l’acidification des océans – a annoncé que son but était la diminution des déchets azotés de moitié jusqu’en 2030. En octobre dernier, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a conclu « avec une confiance moyenne » qu’avec une augmentation de la température globale de 2°C, une pénurie d’eau nouvelle ou aggravée toucherait 8% supplémentaires de la population mondiale d’ici 2050. Avec une augmentation de 1,5 ° C, ce taux tomberait à 4%. 

Heureusement, les gouvernements, les industries, les universités et les citoyens commencent à prendre les problèmes de l’eau au sérieux et à agir: utilisation des eaux polluées pour les productions d’énergie, mesures en continu des aquifères, rétablissement des infrastructures pour revitaliser les zones asséchées, etc. Pour ce faire, la volonté politique et la pression du public seront déterminantes pour garantir un futur durable. Des preuves existent, à travers l’histoire, que les changements dans les écosystèmes ont joué un rôle dans la disparition de plusieurs civilisations anciennes. Une question pertinente aujourd’hui est de savoir si nous pouvons nous prémunir du même sort. La réponse à cette question dépendra, en partie du moins, de notre capacité de changer et d’agir POUR, au lieu de contre la nature.

Alain Heimo

Photo Méduse, mars 2017

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