Memory Box, les voyages de la mémoire de l’Afghanistan en guerre


©️ Philippe Palma.

Un voyage singulier s’est mis en marche de très loin pour apporter des échos de la mémoire de l’Afghanistan en guerre à nos consciences d’un autre monde.

AHRDO (Afghanistan Human Rights and Democracy Organization), fondée en 2009, a pour but de combattre l’injustice et la violence. Elle se propose de promouvoir la démocratie participative et la réconciliation dans ce pays qui est plongé dans la guerre depuis plusieurs décennies.

Dès 2011, l’organisation non gouvernementale afghane a mis en oeuvre l’initiative Memory Box. La démarche consiste à permettre aux familles et proches des victimes civiles de guerre d’honorer dignement et ouvertement leur souvenir et d’être reconnus.

Qu’advient-il de l’entourage de ces disparu.e.s? Non seulement, la mort produit le choc de la perte d’êtres chers, mais elle démantèle la famille et déstructure la société sous l’ampleur du nombre de victimes, parfois plusieurs dans une même famille. Et leurs questions qui restent longtemps sans réponse de la part des administrations. Des années quelquefois.

Sous l’égide l’AHRDO, il a fallu dix ans pour qu’un centre mémoriel, le Afghanistan Center for Memory and Dialogue (ACMD) soit inauguré à Kaboul, en février 2019, abritant quelque 300 Memory Boxes et objets ayant appartenu aux victimes du conflit. Un article du New York Times lui rendu hommage en avril dernier.

Sophia Milosevic Bijleveld, spécialiste en mémorialisation et consultante au musée afghan, a choisi neuf de ces boîtes emplies de précieuses traces, assemblées par les proches des victimes, qui ont entrepris le voyage depuis Kaboul.

Elles contiennent photos, souvenirs, objets des êtres chers, accompagnés de la photo de la victime et son histoire racontée par un membre de la famille, en dari et en anglais. C’est harmonieux, ordonné et respire le calme d’un chemin de deuil enfin trouvé.

Temps retrouvé

Sophia Milosevic Bijleveld signale qu’à partir de l’analyse transactionnelle, un encadrement inspiré du Théâtre de l’Opprimé du brésilien Augusto Boal et du théâtre Play back a permis aux participant.e.s d’écrire et de jouer l’histoire de la victime et d’avoir un partage dans une présence collective. Une femme de victime des Memory Box a fondé un conseil de femmes.

Par ailleurs, dans un pays où elles sont nombreuses, à cause de la guerre notamment, les veuves ont décidé dès les années 90 de se rassembler et de vivre sur « la colline des veuves » à Kaboul pour se protéger de la fragilité de leur situation et de la violence.

Un modèle de boîte en bois aux couleurs du drapeau afghan rappelle leur provenance et leur forme. Les contenus s’adossent aux parois du Salon Davis accueillis grâce à Yves Corpataux, directeur de la Bibliothèque du prestigieux Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) à Genève. Une forte émotion saisit d’emblée les visiteur.e.s de l’exposition des Memory Boxes venus du pays appelé coeur de l’Asie.

Faisal, 16 ans

Une quête de justice apaisée

Lors de l’événement qui célébrait la clôture de l’exposition le vendredi 10 mai à Genève, Alessandro Monsutti*, Professeur d’anthropologie et de sociologie à l’Institut, a rappelé l’histoire de l’Afghanistan dont il est spécialiste de la migration et salué le projet Memory Box. « Les quarante ans de guerre ont causé d’immenses souffrances et provoqué des déplacements forcés de millions de personnes. Néanmoins les Afghans ont gardé la capacité de se mobiliser contre la violence en racontant les histoires qui renforcent notre foi en l’humanité », dira-t-il.

L’impact des images est très puissant. Entre la tristesse, la révolte et l’attendrissement. Des photos, des objets, une poupée, une petite robe, une chemise, une cuillère, un verre, un cahier d’écolier… La plus jeune des victimes, de ces Memory Boxes avait onze ans, morte en même temps que sa mère et sa soeur de 16 ans. Reihla, Tamana et Tabasum. Leur histoire est racontée par Habib Wali, le fils et le frère.

Mémoire vive

Ces petites malles rayonnent du sentiment de l’universalité de la peine et de la perte… de la conscience d’une mémoire vivante et d’une absence enfin reconnue dans la dignité et acceptée. De ces objets se dégage une paix et une énergie vitale qui met quelque chose en mouvement en nous. Une alliance de l’art brut et de l’histoire de l’humanité profonde. Ce qui rend le regard visiteur humble et généreux.

Sans oublier l’importance du rituel pour le deuil et son intelligence dans un pays encore proche de ses traditions. On était convié à un voyage spirituel et son précieux bagage. Quelque part, dans un continent lointain, un musée a vu le jour où ces Boîtes Mémorielles donnent un sens aux préjudices subis, apaisent les meurtrissures et offrent une légitimité et une visibilité à un travail de deuil et de réconciliation à la fois individuel et collectif. On en comprendra l’importance pour un pays où la violence et la guerre font rage.

Ces neuf victimes ont péri de 1978 à 2016, eu une histoire, une famille et ont des noms: Allah Mohammad, Qudratullah, Fatimah, Sakhidad Hedayat, Mohmmad Faisal, 16 ans, Rahela, Tamana et Tabasom, 38, 11 et 16 ans, la mère et deux filles de la même famille, Abdul Hashem, Abdulah Frotan, 18 ans, Hanif Mohammadi . Leur mémoire, chérie de leurs proches, rappelle que la vie est éphémère, mais qu’elle vaut d’être vécue.

Sima Dakkus Rassoul

*Homo Itinerans, La planète des Afghans, PUF, 2018

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